Festival de Cannes : l'assurance, c'est pas du cinéma

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Le 70e festival de Cannes, qui se tient jusqu’au 28 mai, est aussi le rendez-vous de l’industrie du cinéma. Un marché de niche dominé par des courtiers très spécialisés, partenaires de premier plan des producteurs.

L’acteur Tom Cruise effectue la plupart des cascades dans les films où il joue... Ici, en avril dernier dans le quartier de l’Opéra, à Paris, pour le tournage du sixième volet de Mission impossible.
L’acteur Tom Cruise effectue la plupart des cascades dans les films où il joue... Ici, en avril dernier dans le quartier de l’Opéra, à Paris, pour le tournage du sixième volet de Mission impossible.
LIONEL URMAN/SIPA

Hugo Rubini plante le décor : « Si aucune assurance n’est obligatoire en France sur le tournage d’un film, elle est néanmoins un prérequis exigé par tout financeur, public comme privé ». À la tête du cabinet Rubi­ni & Associés, le courtier sait de quoi il parle, s’arrogeant 50 % de ce marché en France, actuellement sur le devant de la scène à l’heure où s’ouvre le Festival de Cannes. « Les sociétés de financement, les groupes de production et les chaînes de télévision veulent avoir la garantie que le film sera mené à son terme et dans les ­délais, afin de sécuriser leur investis­sement. » Hugo Rubini propose donc aux producteurs une garantie Multirisque cinéma, bâtie sur-mesure. « Chaque film est différent, il faut analyser précisément le scénario et le plan de travail : nombre d’acteurs clés, support (HD ou argentique), budget de production, nombre de jours prévus, lieu… La relation de confiance et la proximité avec le producteur sont essentielles pour bien appréhender les conditions du tournage et la qualité du risque », explique-t-il. À la suite de cet exercice complexe d’évaluation des risques, l’assurance ne joue pas toujours à plein. « Pour des raisons principalement financières, il arrive que certains aléas soient conservés par le producteur : retard pris sur le tournage, mauvais temps, caprices de stars…C’est lui qui reste souverain, nous sommes là pour le conseiller au mieux sur ce partage des risques encourus », précise le courtier qui s’est fait un nom sur ce marché d’expertise, estimé à 20 M€ par an.

Jean Cottin, producteur (Le Petit Spirou, Hibou, en solitaire...)
« Le cinéma est un métier à risques »

  • Comment choisissez-vous votre assureur avant chaque film ?
    Comme la plupart des producteurs, je passe toujours par le même courtier. Au-delà des prix, j’ai besoin de quelqu’un qui pourra m’épauler durant toute la durée du tournage. Chaque film est une aventure unique. En cas de sinistres, je dois pouvoir compter sur lui et sur sa réactivité pour assurer la continuité du tournage. Depuis 10 ans, j’ai noué avec mon courtier un lien direct fort, basé sur la confiance et la complicité.
  • Vous arrive-t-il de conserver certains risques ?
    Oui, bien entendu. Le cinéma est un métier à risques. Les choix des garanties se font environ deux mois avant le début du tournage. Avec le courtier, nous procédons à une analyse précise du film : scénario, casting, équipe de production... Grâce à son expertise, il m’alerte sur certains points et j’effectue ensuite un arbitrage entre modifier la scène ou accepter une surprime. J’assume de ne pas souscrire certaines garanties, par exemple météo lors de tournage en extérieur. Mais je suis un chef d’entreprise, et je dois sécuriser mes intérêts financiers et ceux de mes partenaires, l’assurance est donc une nécessité.

Un casting serré

Peu de nouveaux entrants parviennent à y faire leur place. Présent depuis plus de 20 ans sur le risque cinéma, le cabinet Rubini a assis sa réputation sur le bouche à oreille. Lors des rares appels d’offres, souvent imposés par les groupes (Pathé, Gaumont, UGC…), il est confronté à quatre autres courtiers, pas plus. Pour chacun, il s’agit de proposer des offres sur-mesure, adaptées à chaque projet. Pour autant, en 2001, un « acteur » d’un nouveau genre a fait son apparition sur le marché : Circles Group, un souscripteur d’assurance agissant pour le compte d’importantes compagnies mondiales, qui le réassurent à 100 % (HDI Gerling Assurances SA, Axa Belgium, XL Catlin…). Partant du constat que 80 % des films tournés ne présentent pas de risques aggravés, Olivier Héger, son fondateur et directeur général, a lancé en 2001 une plate­forme de souscription en ligne d’assurance cinématographique. « En six questions, le producteur peut faire une première évaluation du prix, puis enlever ou ajouter des garanties, modifier des franchises, pour atteindre la prime et le niveau de risque souhaité, avant de signer son contrat en ligne », explique le souscripteur luxembourgeois devenu en 15 ans leader mondial du risque cinéma et événements.

Et pour les 20 % de films contenant des risques aggravés (cascades, tournages sous l’eau ou dans un pays en guerre, acteurs âgés de plus de 70 ans…), la tarification donne lieu à un questionnaire supplémentaire. « J’ai assuré une réalisatrice enceinte qui a tourné allongée, un acteur de 102 ans, un film à Sarajevo, un autre sur l’Everest… Grâce à nos réassureurs, nous pouvons proposer des capacités très importantes sur le marché, jusqu’à 200 M€ », raconte Olivier Héger. Une opportunité dont n’hésitent pas à se saisir les courtiers, qui travaillent régulièrement avec Circles Group, ­notamment lors des tournages à l’étranger. De fait, les porteurs de risques ne sont pas non plus si nombreux, Chubb ou QBE ayant même disparu des radars…

La norme ? L’imprévisible

Peut-être en raison de la singularité des aléas dans ce secteur. La liste des sinistres pouvant survenir sur un tournage est longue et jamais exhaustive. Indisponibilité d’un acteur, détérioration d’un support, d’un décor, d’un costume, chute d’un passant sur un câble sont autant d’imprévus qui peuvent coûter cher à la production. Les conséquences financières liées au report du tournage chiffrent très vite : frais supplémentaires pour de nouvelles prises de vue, prolongation de la location d’un bien, d’un décor, ou de chambres d’hôtel pour les ­acteurs et les techniciens…

Si l’arrivée du numérique a réduit l’occurrence des sinistres sur les pellicules, de nouveaux risques sont apparus sur les supports numériques, sensibles notamment aux champs électromagnétiques. Mais avec une prime moyenne oscillant entre 0,8 % et 1,5 % du budget de fabrication d’un film (soit environ 50 000 € pour un film à 5 M€ de budget), l’assurance cinéma reste un bon risque technique, selon Hugo Rubini, qui précise : « Une analyse pointue des risques en amont est indispensable, mais elle ne fait pas tout. Demander à une vingtaine de personnes clés (acteurs, réalisateurs, techniciens…) d’être à l’heure, en bonne santé et opérationnels tous les matins pendant 2 à 3 mois est une vraie gageu­re. À chaque fois, ce sont des miracles à répétition. En tant que courtier, il faut être prêt à tout, l’imprévisibilité est la norme ». Un avis partagé par Olivier Héger, qui rappelle que le risque d’indisponibilité ou de « non-apparition » d’une personne clé reste le sinistre le plus fréquent (voir ci-contre). « La mutualisation des risques sur ­plusieurs pays permet de lisser les résultats. Au niveau mondial, la fréquence de survenance d’un sinis­tre est de 13,5 %, toutes garanties confondues. » Et de citer pour mémoire des anecdotes incro­ya­bles : le déplacement du tournage de L’Ordre et la morale de ­Mathieu Kassovitz, initialement prévu en Nouvelle-Calédonie, ­finalement tourné en Polynésie suite au refus des chefs de tribus locales… ou encore le décès du réalisateur Theo Angelo­poulos quatre jours après le début de son tournage, ou un ponton emporté par une vague sur Monsieur N. d’Antoine de Caunes… Et Olivier Héger de conclure : « Nous avons vu passer tellement de cas, que les garanties se sont élargies avec le temps. ­Aujourd’hui, il est rare que nous refusions un sinistre ».

Le casting des acteurs

  • 5 courtiers : Rubini & Associés, Gras-Savoye, Beineix, Diot Bellan, Saison Wagner.
  • 3 assureurs : Allianz, Albingia et Tokio Marine.
  • 2 agents souscripteurs : Circles Group et Groupe Pont Neuf.

Les chiffres du marché français

  • 20 M€ de primes collectées par an.
  • Valeur des équipements techniques sur un plateau : 1,5 M€.
  • Coût moyen de l’assurance : 1 % du budget d’un film.
  • Coût moyen d’une journée de tournage : 75 000 €.

Les garanties en jeu

  • Indisponibilité d’une personne clé : acteurs principaux, chef opérateur, réalisateur... (pour cause de maladie, accident, décès d’un proche...).
  • Détérioration des supports : numériques ou pellicules argentiques (chaleur, humidité, vol...).
  • Frais supplémentaires occasionnés par l’indisponibilité d’un accessoire (voiture de jeu en panne, costumes bloqués à l’aéroport...) ou d’un décor (autorisation retirée, inondation, pays en guerre...).
  • Équipement : vol ou casse de matériel technique (caméras, micros...).
  • Biens confiés : détérioration d’un décor ou accessoire loué pour le tournage.
  • Responsabilité civile : pour couvrir les dommages causés aux tiers lors du tournage.
    NB : Ces garanties liées à la production peuvent être complétées par des garanties avant et post-production.



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article extrait de l’argus de l’assurance

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