precedent Suivant Présidentielle 2017 (Spécial) 10 / 10

Frexit, un risque non modélisable

Par - Publié le

,

,

,

,

,

,

La candidate du FN, Marine Le Pen, a promis un référendum sur la sortie de la zone euro. Jugé peu probable, ce scénario alimente toutefois les inquiétudes sur la dette française détenue par les assureurs et fait resurgir la crainte d’une remontée brutale des taux.


Mathieu Cugnot / Divergence

«Tous mes homologues européens se demandent s’il y aura encore une Europe après Marine Le Pen». Cette confidence, faite par un spécialiste des affaires publiques, témoigne de l’importance croissante du risque politique à mesure que l’élection présidentielle approche. «Nous vivons dans un monde où le risque politique, que l’on croyait réservé aux pays périphériques, arrive chez nous. Cela a des conséquences sur la gestion des risques des assureurs», expliquait ainsi Pascal Demurger, directeur général de la Maif, devant des journalistes suite à la conférence de la Fédération française de l’Assurance (FFA).

Si la candidate du FN accède à l’Élysée, elle a promis d’organiser un référendum sur la sortie de la France de la zone euro. Ce scénario noir d’un Frexit serait «une aventure aux conséquences incalculables», mettait en garde Bernard Spitz, le président de la FFA il y a quelques semaines. Et d’énumérer les conséquences : «Appau­vrissement général des Français, remontée des taux d’intérêt, inca­pacité à financer la balance des paiements». Selon l’Institut Montai­gne, la dévaluation de 20 % entraînée par le retour au franc ainsi que la hausse des taux d’intérêt ferait reculer de 2,3 % le PIB de la France la première année et de 4 à 13 % à long terme. Et encore, ces calculs ne prennent pas en compte l’éclatement de la zone euro qui s’ensuivrait, hypothèse jugée la plus proba­ble aujourd’hui par les économistes. On assisterait alors à un scénario à la grecque, avec des fuites massives de capitaux rendant insoutenable la dette française, détenue à 18 % en direct par les assureurs français.

Pas le scénario central

Un risque d’ampleur inédite qui est, par nature, impossible à modéliser pour les assureurs. «Les chocs sont des événements que l’on ne pondère pas», explique Éric Lombard, le PDG de Generali France à L’Argus de l’assu­rance. Ce scénario catastrophe n’est heureusement pas le scénario central des assureurs. «La probabilité d’un Frexit est faible», estimait le président-directeur général d’Axa, Thomas Buberl, lors de la présentation des résultats annuels en février. En cause : les barrières institutionnelles qui empêcheraient Marine Le Pen de mettre en œuvre son dessein, la probabilité pour qu’elle obtienne une majorité au Parlement étant très faible.

«Ce qui est important, c’est qu’on peut anticiper un vote négatif, en France, en cas de référendum sur la sortie de la zone euro», remarquait de plus Thierry Martel, directeur général de Groupama, lors de la présentation de ses résultats.

Pour autant, «même si nous sommes confiants, nous ne pouvons pas ne pas agir», explique un acteur de la place. Selon l’agrégateur de sondages construit par Axa IM, qui tient compte également des sondages passés pour les corriger de leurs biais, Emmanuel Macron a – à l’heure où nous bouclons – 61 % de chances d’être élu et Marine Le Pen 23 %. «Ce n’est pas une probabilité faible, c’est une probabilité réelle», souligne Maxime Alimi, responsable de la stratégie d’investissement chez Axa IM. Mais cet agrégateur est construit sur le modèle du « 5-38 » aux États-Unis… qui avait prédit la victoire d’Hillary Clinton face à Donald Trump ! L’élection présidentielle américaine ainsi que le vote sur le Brexit ont ainsi rappelé aux investisseurs l’imprévisibilité des chocs politiques. Leurs craintes se reflètent aujourd’hui dans la prime de risque additionnelle sur la dette française. Le spread, qui mesure l’écart entre l’emprunt d’État français et le bund allemand, n’a cessé d’augmen­ter, franchissant même en février la barre des 80 points de base et retombant depuis à plus de 60 points de base. «Si Marine Le Pen réalise un très bon score au premier tour, supérieur à 30 %, nous anticipons une hausse forte de cette prime de risque jusqu’à 150 ou 200 points de base. Si elle perd l’élection, mais réali­se un score supérieur à 40 % au second tour, cela traduira un rejet de l’Europe de la part des électeurs français et justifiera une prime de risque durable sur les actifs français et européens», analyse Isabel­le Mateos y Lago, DG au Blackrock Investment Institute.

Revoir l’exposition à la dette française

À court terme, les assureurs peuvent se couvrir, à l’aide de produits dérivés, contre une volatilité importante sur les marchés obligataires, ainsi que sur les marchés actions où les valeurs bancaires notamment sont malmenées. Le risque Marine Le Pen a été «intégré dans notre protection de l’actif, de même que nous avions intégré le risque du Brexit ou les conséquences de l’élection américaine. Des études de nos économistes montrent un impact sur la croissance en 2018 si Marine Le Pen était élue», a également expliqué le PDG d’Allianz France, Jacques Richier, lors de la présentation de ses résultats. Selon les estimations de la Cofa­ce, le PIB serait ramené de 1,3 % à 0,6 % pour l’année 2017 si la candidate du FN était portée au pouvoir.

Ils ont dit...

  • Thomas Buberl, président-directeur général d’Axa : La probabilité d’un Frexit est faible.
  • Éric Lombard, président-directeur général de Generali France : Les chocs sont des événements que l’on ne pondère pas.
  • Bernard Spitz, président de la FFA : La sortie de la zone euro est une aventure aux conséquences incalculables.

Vers l’abandon de la dette française ?

L’augmentation de la prime de risque conduit les assureurs à revoir leur exposition à la dette française, certains réduisant leurs achats à l’image d’Allianz ou de Scor, dont le président-directeur général, Denis Kessler, a indiqué au journal Investir ne plus détenir de dette publique française. Mais pour des assureurs tricolores, cela s’avère plus délicat. La solution passe alors par une diversification de la structure du portefeuille d’actifs afin de réduire la sensibilité aux obligations souveraines. «Nous avons de la dette française dans notre portefeuille, elle constitue même notre premier actif, mais nous diversifions», indique Fabrice Heyriès, le directeur général adjoint de Groupama.

Isabelle Mateos y Lago, directrice générale au Blackrock Investment Institute

« Le Frexit serait un choc d’ordre systémique mondial »

  • Quels seraient les effets d’une sortie de la France de la zone euro ?
    Si la France sort de la zone euro, cela entraînerait son éclatement. Il s’agirait d’un choc d’ordre systémique mondial qui affecterait tous les détenteurs d’actifs financiers, et notamment les compagnies d’assurance. Mais, même dans l’hypothèse où Marine Le Pen est élue, le Frexit n’est pas notre scénario de base. D’une part car nous estimons peu probable que Marine Le Pen obtienne une majorité au Parlement. D’autre part, la candidate du FN a promis un référendum ; or, les sondages montrent que les Français ne sont pas favorables à une sortie de la zone euro.
  • L’élection de Marine Le Pen à l’Élysée ne constituerait-elle pas, en elle-même, un choc à absorber ?
    Si elle remporte le second tour de l’élection présidentielle, il y aura vraisemblablement une réaction immédiate très négative sur les marchés, comparable à celles qui ont suivi le vote sur le Brexit ou l’élection de Donald Trump aux États-Unis. Cette phase initiale serait sans doute suivie d’un regain de confiance s’il apparaît manifeste que le Frexit n’est pas probable. Mais même si Marine Le Pen ne met pas en oeuvre son projet de Frexit, la zone euro présente des vulnérabilités à ce stade qui posent la question de sa survie à moyen terme. Nous estimons que Marine Le Pen ne ferait rien pour faciliter la consolidation de la zone euro, et même pourrait oeuvrer en sens inverse, dans l’espoir de saborder le navire. Si elle était élue, une prime de risque importante subsisterait donc sur tous les actifs européens, autres que les valeurs refuge telles que les obligations allemandes.

 

Hausse brutale des taux d’intérêt

Un choc comme celui d’une victoire de Marine Le Pen pourrait entraîner une remontée brutale des taux, scéna­rio aujourd’hui le plus redouté par les assureurs. «L’EIOPA et l’ACPR demandent régulièrement aux assureurs de la place de mener des stress tests, notamment sur un scénario de remontée rapide et brutale des taux. Globalement, le système est résilient, car le niveau de fonds propres des assu­reurs français est élevé, mais le choc serait significatif», précise Pascal Demurger, vice-président de la FFA.

«Une remontée importante et rapide des taux entraînerait la remise à zéro des compteurs de plus-values sur les obligations de l’État français. La volon­té des épargnants de sortir des fonds en euros obligerait les assureurs à vendre des emprunts d’État pour faire face à ces rachats, mais à moin­dre prix, générant ainsi des moins-values. Cela aurait des conséquences négatives en termes de solvabilité», explique Arnaud de Dumast, président de Neuflize Vie, la filiale d’assurance vie de Neuflize OBC. Face à un tel scénario, une recapitalisation a minima des sociétés d’assu­rance pourrait être nécessaire. Mais il existe un garde-fou important depuis l’adoption en décembre de la loi dite Sapin 2 qui permet au HCSF (Haut Conseil à la stabilité financière), en cas de risque systémique, de suspendre ou limiter les rachats des épargnants sur les fonds d’assurance vie pendant une durée de trois mois renouvelable. De plus, «la Banque centrale européenne reste attentive et réagirait en cas d’envolée des taux», remarque Maxime Alimi. En attendant le verdict du 7 mai, nul doute que la nervosité risque encore de s’accroître sur les marchés.


precedent Suivant Présidentielle 2017 (Spécial) 10 / 10

Bernard Spitz

Bernard Spitz

Président de la Fédération Française de l'Assurance (FFA)

Bernard Spitz est né en 1959 à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). 1983 : diplôme en finance de l'ESSEC Business School. 1984 : diplôme en service public de Sciences Po. 1986 : diplôme de [...]

Lire la suite
Eric Lombard

Eric Lombard

Directeur général de la Caisse des dépôts et consignations (CDC)

Éric Lombard est né le 16 mai 1958. 1981 : diplôme de l'Ecole des hautes études commerciales (HEC). 1981-89 : différentes fonctions exercées au département du commerce international [...]

Lire la suite
Pascal Demurger

Pascal Demurger

Directeur général du groupe Maif et président de l'Association des assureurs mutualistes (AAM)

Pascal Demurger est né le 15 octobre 1964, à Thizy.   1993-96 : études de droit à l’École nationale d’administration (ENA). Magistrat à la Chambre Régionale des comptes [...]

Lire la suite
Thomas  Buberl

Thomas Buberl

Directeur général du groupe Axa

Thomas Buberl est né le 24 mars 1973, en Allemagne. 1998 : Master of Business Administration de l’Université Lancaster (Royaume-Uni). 1999 : diplôme de commerce d’Otto Beisheim School of Management – [...]

Lire la suite

Effectuer une autre recherche

Rechercher

article extrait de l’argus de l’assurance

Tous les vendredis, l’information de référence
des institutionnels et des réseaux
 Contactez la rédaction
 Abonnez-vous