Inondations : pourquoi la montée des eaux a piégé tout le monde

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Les inondations qui se sont abattues en France, dans le Centre, le Nord, l’Est et la ­région parisienne entre le 30 ­mai et le 8 juin pourraient s’inscrire comme l’une des catastrophes naturelles de l’Hexagone les plus lour­des au plan financier pour les assureurs. La première estimation de l’Association française de l’assurance (FFSA-Gema, AFA) évoque un coût des dommages compris entre 900 M€ et 1,4 Md€, dont la moitié sera financée par la Caisse centrale de réassurance (CCR) au titre de la garantie catastrophe naturelle, pour près de 150 000 déclarations de sinis­tres, à terme. Bien supé­rieur aux 600 M€ pour 65 000 sinistres des intempéries d’octobre 2015 dans les Alpes-Maritimes. Outre l’annonce de versements d’aides exceptionnelles (financées sur les deniers publics) aux sinistrés modestes, entreprises et collectivités touchées, les pouvoirs publics ont déclenché la procédure accélérée de reconnaissance de catastro­phe naturelle. Le Conseil des ministres du 8 juin l’a reconnue pour 782 communes sur les 1 300 qui ont déposé un ­dossier de demande. Cet événement intervient dans un contexte où la profession multiplie les alertes sur la nécessité de réviser les mesures de prévention des risques et de réformer le régime cat’ nat’. Lequel prévoit, par la loi du 13 juillet 1982, la prise en charge des dommages causés par des cat’ nat’ considérées comme non assurables (inondations, coulées de boue, séismes…). Sans quoi la facture ­climatique pourrait vraiment déraper. L’an dernier, les aléas naturels ont déjà représenté une charge de 1,5 Md€ de dommages. L’AFA prévient que le coût des cat’ nat’ pour les assureurs pourrait atteindre 92 Md€ sur la période 2014-2039, soit presque deux fois plus que sur les vingt-cinq dernières années.

Bernard Spitz, président de l'Association française de l'assurance, en déplacement à Longjumeau, ville sinistrée, entouré de Manuel Valls et de Valérie Pécresse.
Bernard Spitz, président de l'Association française de l'assurance, en déplacement à Longjumeau, ville sinistrée, entouré de Manuel Valls et de Valérie Pécresse.

L’État en fait-il trop en jouant à l’assureur public ?

L’État en aurait-il trop fait en matière d’annonces politiques sur le terrain de l’indemnisation, au risque d’empiéter sur les plates-bandes des assureurs ? Dès le lundi 6 juin au matin, le Premier ministre, Manuel Valls, a annoncé la création d’un « fonds d’extrême urgence de plusieurs millions d’euros », financé sur les deniers publics et destiné aux sinistrés des inondations « sans ressources, ayant tout perdu », soit environ 500 € par sinistré. Or, le régime cat’ nat’ prévoit déjà que les assureurs procèdent au versement d’acomptes pour les plus gros dommages, dans les deux mois qui suivent le sinistre. Le même jour, Juliette Méadel, secrétaire d’État chargée de l’Aide aux victimes, adressait un message explicite à la profession en exigeant un « effort sur les formalités » et la mise en place « d’une indemnisation forfaitaire », sans expertise « pour des dommages inférieurs à un certain montant ». Or, l’AFA avait déjà pris de tels engagements, y compris par le passé, lors des inondations sur la Côte d’Azur… Faut-il voir dans l’agitation politique de l’État une manière d’éluder le sujet de fond : la modernisation du régime cat’ nat’. Lors d’une réunion avec Juliette Méadel, la profession aurait préconisé d’intégrer à l’avenir dans ce régime l’indemnisation des frais de relogement pour les victimes dont la résidence principale a été sinistrée. En effet, cette garantie n’étant pas incluse dans la garantie légale cat’ nat’, sa mise en jeu dépend des contrats qui avaient été souscrits. Les assureurs estiment son coût à environ 1 % de la facture globale du sinistre pour les compagnies et réassureurs concernés. Pas sûr que le message soit entendu (lire page 8).

Comment classer cet événement sur l’échelle des cat’ nat’ ?

Avec un coût estimé à 1,4 Md€ de dommages, l’épisode des inondations se range d’ores et déjà dans la moyenne haute des catastrophes naturelles, tous aléas confondus (sécheresse, tempêtes, grêle, crues…) de la décennie. Cette première évaluation ne concerne que le périmètre des inondations et exclut les dégâts issus des orages de grêle du 27 au 29 mai. Au titre du seul régime cat’ nat’, il pourrait toutefois s’agir du sinistre le plus grave jamais enregistré depuis sa création en 1982, selon la Caisse centrale de réassurance (CCR). En comparaison, le coût au titre de la garantie cat’ nat’ de la tempête Xynthia, qui a frappé le littoral atlantique en février 2010, était de 735 M€. Le niveau élevé de l’évaluation du secteur tient à la nature même des dommages : essentiellement en habitation pour les particuliers, et en pertes d’exploitations pour les entreprises. Les 8 000 professionnels frappés par les inondations en Côte d’Azur avaient, par exemple, représenté la moitié de la charge sinistres (300 M€), mais moins de 15 % des dossiers ouverts. Quant à la crue de la Seine, elle se classe parmi les plus fortes depuis 1982, année où le fleuve avait atteint 6,13 m. Mais à ce niveau, Paris reste éloignée du scénario noir – et redouté – de la crue de 1910 où le fleuve avait franchi le seuil de 8 m (8,62 m). Dans une telle projection, le montant des dommages oscillerait entre 3 et 30 Md€, selon les calculs de l’OCDE, sans compter les incidences sur le PIB. La CCR évalue, pour sa part, à 5 Md€, le coût pour le régime cat’ nat’ d’un sinistre équivalant à la crue de la Seine de 1910.

Quel impact sur les activités d’assurance dommages aux biens ?

Cette accumulation d’intempéries intervient alors que la situation technique des branches automobile et habitation, qui s’était fortement dégradée après les inondations et tempêtes de 2009 et 2010, reste tendue (98 % de ratio combiné en MRH et 106 % en automobile). Après ces événements climatiques record (environ 2 Md€ de charge annuelle en 2009 et 2010), les primes avaient ensuite évolué à la hausse. Faut-il s’attendre aux mêmes mouvements ? Pour Joaquim Pinheiro, directeur général de Covéa AIS, l’augmentation des tarifs liée aux événements climatiques est déjà une constante en assurance habitation : « Il n’y aura donc pas de retournement de tendance. » D’autant que le coût des catastrophes naturelles n’est qu’une des variables dans la production des tarifs. Bien d’autres facteurs inflationnistes entrent en ligne de compte dans l’élaboration des prix présentés aux assurés (autres charges sinistres dont le corporel, coûts de chargement y compris les commissions…). En auto, le contexte économique et le phénomène d’accroissement de la rotation des contrats du fait de la loi Hamon laissent peu de latitude aux assureurs en matière tarifaire. L’enjeu aujourd’hui se situe davantage au niveau de la réduction des coûts et de la segmentation des tarifs. Deux mouvements déjà à l’oeuvre sur le marché.

La communication des assureurs en matière de prévention a-t-elle fonctionné ?

Lors des inondations, il a plu des SMS, des mails et des posts sur les réseaux sociaux. Les nouveaux standards de communication des assureurs ont été activés du fait du caractère progressif de la crue avec l’idée de prévenir pour moins guérir. Le dispositif d’envoi automatique des alertes météo d’Axa a ainsi appelé à la vigilance 270 000 assurés par mail et en a sommé 520 000 de « se mettre en sécurité » par SMS. Sur Twitter et Facebook, Allianz a diffusé 2 messages préventifs sur 27 publications vues 140 549 fois. Joaquim Pinheiro, directeur général de Covéa AIS, a affecté, au sein de son équipe interne de prévisionnistes climatiques, un interlocuteur par zone. « La diffusion de SMS ciblés est pertinente. Nous constatons d’ailleurs peu de sinistres auto. De nombreux assurés ont mis leur voiture en lieu sûr. » GMF a, effectivement, invité 119 729 sociétaires à la vigilance par textos. Sur Facebook, la page dévolue aux risques et conseils de prévention de Maaf a été vue 460 000 fois. Même combat chez Natixis Assurances, qui a envoyé 220 000 SMS dans les départements touchés avant la survenance de la crue. Pour Renan Le Dret, directeur du Pôle indemnisations, partenariats et juridique de Natixis Assurances, les dégâts sont forcément atténués, sans pouvoir le chiffrer. « C’est tout l’enjeu, confirme Yann Arnaud, directeur pilotage & performance du Pôle assurances dommages de Macif. Mais il faut veiller à bien calibrer les envois de SMS pour ne pas surinformer si l’on veut être sûr que les assurés continuent à en tenir compte. »

Quel rôle pour les intermédiaires sur le terrain ?

La première chose à gérer, c’est la phase de stand-by entre l’ouverture des dossiers et la gestion de sinistres. Il faut attendre la décrue. « Certaines compagnies assurent que les experts sont déjà à pied d’oeuvre. Mais ce que nous remarquons sur le terrain, c’est surtout que de nombreuses zones sinistrées sont encore inaccessibles, bloquées par les forces de l’ordre ou par les habitants eux-mêmes (NDLR : contre les pillages) », assurait, le 7 juin, Alexandre Boutaud, agent Thélem dans le Loiret. Leur rôle consistait alors surtout à recenser. « Nous recevons tous les jours des appels des compagnies pour nous demander combien nous avons de sinistrés », témoignait Jérôme Brette, gérant du cabinet de courtage Cogessur dans l’Essonne. Plusieurs compagnies communiquent en direct avec les assurés via des SMS (lire ci-avant), mais le courtier remarque que ces messages sont majoritairement destinés aux particuliers, alors que les entreprises font face à des situations inquiétantes de pertes d’exploitation. Avec un besoin de contact. Les sinistrés veulent des conseils pratiques pour gérer l’après-crise. « Le fonctionnement du régime d’indemnisation des catastrophes naturelles soulève beaucoup de questions », remarque Jérôme Brette. Enfin, vu l’ampleur de la crise, Alexandre Boutaud anticipe les goulots d’étranglement qui risquent de se former pour la gestion de sinistres, que ce soit au niveau des experts ou des artisans missionnés pour réparer les dégâts. L’après-vente du contrat se passera bel et bien sur le terrain…

Côte d’Azur : neuf mois après, où en sont les sinistrés ?

Les communes de Cannes et Mandelieu-la-Napoule ont payé un lourd tribut lors des violentes intempéries du 3?octobre dernier. À elles seules, les deux agglomérations ont absorbé près de 50 % des 600 M€ de dommages assurés. Près de neuf mois après les arrêtés catastrophe naturelle, « 96 % des 60 000 sinistres dont 8 000 professionnels ont été réglés », indiquait Adolphe Colrat, préfet des Alpes-Maritimes. « Nous ne sommes plus alertés sur des problématiques d’assurance au titre des particuliers et des entreprises. Les sollicitations portent davantage sur les indemnisations des copropriétés sinistrées où syndics et assureurs peinent à s’entendre sur les montants retenus », informe David Konopnicki, directeur de cabinet du maire de Mandelieu-la-Napoule. La préfecture des Alpes-Maritimes a, depuis, annoncé un renforcement des dispositifs de prévention des risques et d’informations de la population en cas de catastrophe naturelle. Par ailleurs, un établissement public départemental de gestion des risques devrait voir le jour.

La réforme du régime cat’ nat’ remisée jusqu’en 2017 ?

Attendue par la profession, promise sous l’ancienne législature, la réforme du régime cat’ nat’ a des allures d’arlésienne. Un temps espérée pendant la COP21, elle a finalement été remisée. Et tout porte à croire, passé le stade de l’urgence liée à la gestion des inondations, qu’elle ne suscitera guère l’attention des pouvoirs publics. Du moins pas d’ici à la fin du quinquennat de François Hollande. Ce n’est pourtant pas faute, pour la profession, d’avoir multiplié les messages en faveur d’une modernisation d’un régime dont l’essence même fait l’objet d’un consensus de place : en cas de survenance d’une cat’ nat’, la charge de sinistres est répartie via une cession en quote-part (50-50) entre CCR et l’assureur. Le réassureur public peut également intervenir au moyen d’une couverture en excédent de perte annuelle avec la garantie illimitée de l’État dès que la sinistralité annuelle dépasse le niveau de franchise fixé contractuellement. En revanche, le dispositif reste perfectible en matière de responsabilisation des assurés. Parmi les pistes identifiées, la possibilité pour l’assureur de fixer la franchise de la garantie pour les contrats d’assurance couvrant des capitaux supérieurs à 50 M€ et pour les collectivités, transfert du risque sécheresse à l’assurance construction, intégration des frais de relogement.



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article extrait de l’argus de l’assurance

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