precedent Suivant Dossier : l'assurance islamique 1 / 3

L'essor du takaful en Méditerranée : un vœu pieux ? (Dossier)

Publié le

,

Après le Moyen-Orient et l’Asie, l’assurance islamique, ou takaful, commence à conquérir la Méditerranée. En France et en Espagne, le nombre de contrats progresse timidement mais la percée est bien là. Paradoxalement, le Maghreb a encore un temps de retard.


gettyimages

Aux premiers temps de l’Islam, les commerçants de La Mecque créaient un fonds d’assistance pour les victimes de désastres naturels et pour couvrir les pertes durant les voyages des caravanes marchandes. Aujourd’hui, le takaful, partie assurantielle de la finance islamique, est présent dans près de soixante-cinq pays et affiche une croissance annuelle de 20%. Le cabinet Ernst & Young (EY) évaluait en 2014 le marché mondial de l’assurance islamique à 11,2 milliards d’euros. Il représente désormais 2 % du chiffre d’affaires du marché mondial de l’assurance. L’assurance islamique croît surtout dans les pays du Golfe et en Asie. Paradoxalement, au Maghreb, le takaful a encore plus de mal à s’imposer qu’en Europe malgré les tentatives des pays du Golfe de trouver des relais de croissance dans ces pays. Le marché algérien du takaful ne connaît pas de cadre réglementaire spécifique. Seule Salama Assurances Algérie offre, depuis l’an 2000, ce type de produits. En 2014, cette filiale du groupe Islamic Arab Insurance Company de Dubaï a réalisé un chiffre d’affaires de 4,5 milliards de dinars (41 M€) avec une croissance de 12 % par rapport à 2013. « Ceci nous positionne comme deuxième compagnie d’assurances privée sur le marché algérien », précise Mohamed Benarbia, son directeur général par intérim. Elle s’adapte à l’absence de cadre juridique spécifique en poursuivant une double stratégie : permettre à un assureur classique de vendre des contrats takaful et créer une société qui vendra exclusivement des produits takaful.

S’adapter et diversifier les offres

Salama Assurances a présenté toute une panoplie de produits Family Takaful jusqu’à juin 2011, date de la séparation entre les assurances de personnes et dommages. Le processus de « takafulisation » des produits dommages, appelé Général Takaful, se poursuit. Mohamed Benarbia se dit convaincu des potentialités importantes du marché algérien des produits takaful mais n’ignore pas les difficultés à surmonter comme celles liées à « la faiblesse du marché financier local, l’absence de culture du risque et la prédominance du fatalisme ». En Tunisie, le takaful représenterait 2 % du marché local. Sur ce créneau, trois fonds se concurrencent : Zitouna Takaful (filiale de la banque Zitouna spécialisée dans la finance islamique), Amana Takaful (regroupement des sociétés d’assurance conventionnelle privées) et Takafulia (regroupement des assurances publiques). De nouvelles venues auraient déjà demandé leur agrément, dont Wifak leasing (qui aurait comme vocation à se transformer en banque).

Pionnière, Zitouna Takaful a vu le jour en 2013. Aujourd’hui ses 60 000 clients et 70 000 contrats lui offrent un « portefeuille respectable », se félicite Makrem Ben Sessi, directeur général de la branche. Son chiffre d’affaires de 20 millions de dinars fin 2014 (6,6 M€) et sa croissance de 120 % entre 2013 et 2014 ont montré « une belle performance dans les conditions économiques que traverse la Tunisie », poursuit-il.

Amana Takaful a démarré son activité en 2014. Sur les six premiers mois de 2015, son chiffre d’affaires s’est élevé à 6,1 millions de dinars (2 M€). Derrière ce fonds se trouve le groupe bancaire saoudien El Baraka. Celui-ci détient deux sociétés qui possèdent 34 % du capital d’Amana. Le fonds a créé le premier produit d’épargne pour accomplir le haj (pèlerinage) en mai dernier.

Troisième acteur a avoir obtenu son agrément, Takafulia est détenu à 96 % par des entreprises financières et des investisseurs privés et a démarré ses activités en janvier 2014. à l’issue de cette première année, son chiffre d’affaires a dépassé la barre des 4 millions de dinars (1,5 M€). Tous les professionnels du secteur s’accordent sur un point : il faut d’abord développer l’assurance pour développer le takaful. « L’assurance reste un produit de luxe en Tunisie », regrette Makrem Ben Sessi, directeur général de Zitouna Takaful.

Aucun produit takaful distribué au Maroc

Au Maroc, le projet de loi modifiant le code des assurances n’a été adopté que le 14 mai 2015, trois mois après la promulgation de la loi permettant la création de véritables banques islamiques. « Aucun produit d’assurance takaful n’est distribué au Maroc auaujourd’hui. L’ancienne loi ne reconnaît pas l’idée de conformité à la charia », explique Wail Aaminou, associé au sein du cabinet de conseil en Finance islamique Al Maali. Le gouvernement islamiste d’Abdelilah Benkirane a reçu le feu vert pour « installer une industrie intégrée de la finance islamique qui associe les banques, les assurances et les marchés financiers », explique Wail Aaminou.

La nouvelle loi permettra la création d’assurance et de réassurance takaful. Surtout, la nouvelle législation imposera la séparation des comptes entre conventionnel et islamique pour les grandes sociétés d’assurance marocaines qui envisageraient d’élargir simplement leur portefeuille de produits en proposant l’assurance takaful. Néanmoins, le nouveau code des assurances doit encore être voté par le Parlement. Le comité de la charia pour la finance participative, appelé Sharia board et composé d’oulémas, vérifie la conformité des produits de finances islamiques aux préceptes de l’Islam. Il a été fondé par décret, en février 2015, mais il attend toujours les circulaires qui doivent préciser son fonctionnement.

La Grande-Bretagne, pays le plus avancé

Sur le Vieux-Continent, la Grande-Bretagne, premier pays non musulman à émettre un sukuk (obligation islamique) en juin 2014, vient de porter sur les fonts baptismaux l’Islamic Insurance Association London (IIAL) en avril 2015. C’est le pays le plus avancé en la matière.

L’Espagne, à 14 km des côtes marocaines, s’ouvre aussi au takaful. Le Centre d’études et de recherche en économie et finances islamiques (Ceifi) a été créé en 2013 par Najia Lotfi, avec la volonté d’institutionnaliser un mode de financement inexistant jusqu’ici dans la péninsule ibérique. Elle a fondé, en avril 2015, le premier instrument opérationnel de financement islamique en Espagne, CoopHalal. Cette coopérative met en relation des entrepreneurs et des bailleurs de fonds avec déja un premier projet validé (ainsi un restaurant situé à Alicante a reçu 10 000 € par l’intermédiaire de CoopHalal). Le Ceifi, officiellement reconnu par le Conseil des banques et des institutions de financement islamique de Bahreïn, défriche également le terrain de la distribution de produits d’assurance en Espagne. Un premier partenariat, signé en juin dernier entre CoopHalal et le groupe mutualiste catalan Mussap, annonce la création d’une police d’assurance qui devrait être commercialisée à partir de ce mois-ci.

Comme pour les projets de CoopHalal, c’est le cabinet marocain Al Maali (Casablanca) qui assure ici la « certification takaful » de cette police d’assurance garantissant le rapatriement des corps des défunts dans leur pays d’origine. Les cotisations perçues par Mussap seront investies au sein de CoopHalal et pourront éventuellement générer des bénéfices reversés aux assurés. Le groupe mutualiste Mussap intervient ici comme gestionnaire, en échange d’une rémunération sous forme de commissions. Dans le contexte de défiance visà- vis d’institutions financières jugées en grande partie responsables de la crise économique espagnole, l’argument de l’éthique peut faire rapidement son chemin.
 

Frédéric Dubessy, Julie Chaudier (Casablanca), Acia Kaci (Alger), Camille Lafrance (Tunis) et Francis Matéo (Barcelone)

Les trois modes opératoires du takaful

  • Wakala Mandat donné par une personne à une autre, contre le paiement d’une commission, pour faire un travail à sa place. En l’occurrence, l’opérateur reçoit ce mandat pour gérer le fonds takaful. Il est désigné comme agent-wakeel. Le pourcentage prélevé sur les contributions, qui est sa rémunération, est appelé « commission wakala ».
  • Mudaraba Opérateur et participant s’engagent ensemble dans un contrat. Ils font une contribution sous la forme d’une donation (tabarouâ). Il existe donc un partage des profits entre les preneurs d’assurance. En cas de « mudaraba pure » l’excédent (ou surplus) n’est pas partagé. En cas de « mudaraba modifié », il est partagé.
  • Waqf Les participants font un don au fonds géré par l’opérateur contre commission.

Les trois interdictions fondamentales en finance islamique

  • Massir (hasard) Interdiction de réaliser des opérations fondées sur la pure spéculation, donc de réaliser un profit sans créer de richesse par le travail.
  • Ghârar (aléa ou incertitude) Se dit d’un contrat aux termes ambigus, incertains, ou dépendant d’événements futurs dont la réalisation est aléatoire.
  • Ribâ (augmentation ou ajout) Toute augmentation ou tout avantage obtenu par le prêteur et constituant une condition du prêt. Par extension, tout taux d’intérêt, de rendements sans risque ou garanti sur un prêt ou un investissement.

Glossaire

  • Takaful : vient du verbe arabe kafala qui signifie « se garantir l’un l’autre ». Le takaful est un système mutualiste de garantie des risques fonctionnant selon les règles de la charia. Il est fondé sur l’entraide, la solidarité et la coopération mutuelle entre un groupe de personnes pour se protéger contre divers risques. C’est l’assurance islamique.
  • Fonds takaful : fonds recevant toutes les contributions versées par les participants et servant à indemniser les pertes et les dommages subis par les participants.
  • Taäwoun (entraide mutuelle) : principe majeur de l’assurance islamique portant sur la protection mutuelle des capitaux et des biens en partageant le risque de perte par un de ses membres.
  • Aqd (offre et acceptation) : le contrat.
  • Tabarouâ : contrat de donation qui permet de constituer des provisions techniques. Les primes collectées appartiennent à l’assureur et à l’assuré. Il permet de supprimer le Gharar.
  • Charia (chemin à suivre pour respecter la loi) : loi islamique inscrite dans le Coran qui codifie la vie d’un musulman. Tout produit d’assurance islamique doit être conforme à la charia.
  • Fasid (vicié) : contrat entaché d’un vice de forme, non conforme avec la charia.
  • Haram (illicite/ illégal) : non conforme à la charia.
  • Halal (licite/autorisé) : conforme à la charia.
  • Opérateur : société d’assurance qui veille sur la gestion du fonds takaful.
  • Participant : l’assuré.
  • Qardh Hassan (prêt de bienveillance) : prêt sans intérêts, ni profit, utilisé pour pallier aux déficits enregistrés dans le fonds des participants d’une compagnie d’assurance takaful.
  • Surplus : excédent généré par la différence entre les revenus et les charges du fonds takaful.
  • Sukuk : billet de trésorerie, similaire à une obligation adossée à un actif, émis par une entreprise, une institution financière ou un état souverain.
  • Fiqh : jurisprudence islamique.

 


precedent Suivant Dossier : l'assurance islamique 1 / 3


Effectuer une autre recherche

Rechercher

article extrait de l’argus de l’assurance

Tous les vendredis, l’information de référence
des institutionnels et des réseaux
 Contactez la rédaction
 Abonnez-vous