L'étonnant M. Donnersberg

Par - Publié le

,

,

,

,

C’est sans conteste l’un des parcours les plus fascinants de l’assurance. L’enfant d’Oran, piètre élève à l’école, a bâti l’une des plus belles sociétés de courtage françaises. Siaci Saint Honoré déménage, courant septembre, dans un immeuble flambant neuf, quartier des Batignolles, à Paris. À 70 ans, son président, Pierre Donnersberg, ami des politiques et collectionneur d’art, n’est vraiment pas décidé à lever le pied !

Pierre Donnersberg président de Siaci Saint Honoré
Pierre Donnersberg président de Siaci Saint Honoré
BRUNO LEVY

« Il faut tourner là ! » Assis dans sa berline, Pierre Donnersberg dicte l’itiné­raire vers son bureau, rue de Courcelles, dans le 8e arrondissement de Paris. Ajith, son chauffeur depuis plus de vingt ans, est en congé. Franck, le remplaçant, est encore en rodage. « Je vais vous guider. L’habitude est une seconde nature, cher Franck. » Le président de Siaci Saint Honoré est un homme de routine. Tous les midis, il prend le même chemin, à pied s’il fait beau, en voiture quand il pleut. Le rituel débute à 13 h, quand il quitte son bureau pour aller déjeuner Chez Laurent. Niché derrière les Champs-Élysées, ce restaurant accueille le tout Paris. Le courtier en a fait sa cantine. Plus qu’un rond de serviette, il y a sa table attitrée. Ce 21 août, il revient après trois semaines d’absence. Poignées de main, bises, accolades… Tout le personnel a droit à son geste d’affection. « Évidemment que je les connais tous. Ça fait vingt ans que je viens ici », sourit l’habitué. Le service est minuté. Le repas doit être fini à 14 h 15 précises. Et gare aux fausses notes. M. Donnersberg aime le travail bien fait.

Un match à mort

Quand il a débuté l’aventure, en 1988, avec Courtage Saint Honoré, Pierre Donnersberg n’avait qu’une seule entreprise cliente. Trente ans plus tard, il gère les contrats d’une bonne partie du CAC40. Dopé par l’entrée à son capital, en 2015, du fonds d’investissement Ardian, (plus de 60 Md$ d’actifs), le groupe a réalisé un chiffre d’affaires de 306 M€ en 2016 et vise les 500 M€ en 2020. Alors qu’il vient de fêter ses 70 ans, d’aucuns pourraient croire que l’homme a atteint l’apogée de sa carrière. Ce serait mal le connaître. « Il fait partie de ces types qui ne s’arrêtent jamais. Il mourra au travail », commente le dirigeant d’une compagnie d’assurance.

Tous ses proches le répètent : Pierre Donnersberg ne vit que pour son entreprise. « Je me projette tout le temps dans l’avenir. La seule chose qui m’importe, c’est de réussir à créer un vrai groupe indépendant, de taille mondiale et d’obédience européenne », clame-t-il. Ceux qui ont cru pouvoir lui prendre son cabinet s’en mordent encore les doigts. Comme en 2006, lors du rapprochement entre Assurances et Conseil Saint Honoré (ACSH) et Siaci. Les tractations sont le théâtre d’un bras de fer entre Pierre Donnersberg, alors âgé de 60 ans, président-fondateur d’ACSH (61,5 M€ de CA), autodidacte, sans diplôme, et Robert Leblanc, 50 ans, président de Siaci (97 M€ de CA), polytechnicien et docteur en stratégie des organisations. Les deux hommes affirment que l’opération s’est négociée « en bonne entente ». Les témoins de l’époque racontent une autre histoire. « C’était un match à mort, confie un ex-financier. Robert pensait qu’il ne ferait qu’une bouchée de Pierre. » Celui qui dirige aujourd’hui la filiale française d’Aon perd cependant pied à l’été 2006. Le courtier anglais Jardine Lloyd Thompson, l’un des principaux actionnaires de Siaci, se rallie à la Compagnie financière Edmond de Rothschild qui détient ACSH et dont le président, Michel Cicurel, est un ami intime de Donnersberg. « Ça s’est terminé par un tête à tête entre eux deux. Robert voulait rester. Pierre lui a conseillé de partir. » Le 13 avril 2007, jour de la finalisation de la transaction, Pierre Donnersberg prend les rênes de la nouvelle entité Siaci Saint Honoré. Robert Leblanc, lui, a quitté l’entreprise…

Sept ans plus tard, le cabinet a de nouveau failli échapper à son président. Courant 2014, Jardine Lloyd Thompson, qui détient 26 % de Siaci Saint Honoré, ambitionne de s’en emparer et réussit à persuader les Rothschild, actionnaires majoritaires, du bien-fondé de leur démarche. Donnersberg, qui garde tout de même la confiance de Benjamin et Ariane de Rothschild, refuse de céder. « Pierre n’a pas lâché prise. Il savait que si Jardine rachetait Siaci, ce serait pour l’absorber. Il y aurait eu de la casse sociale. Il a défendu le personnel contre ses propres intérêts », raconte un proche. Sa ténacité paie. Au printemps 2015, les parts du courtier anglais ainsi qu’une partie de celles des Rothschild sont rachetées par le fonds d’investissement Ardian, nouvel actionnaire majoritaire avec 57 % du capital, et Pierre Donnersberg est conforté à la présidence. Les salariés n’ont pas oublié cet épisode. L’un d’eux raconte : « Nous savions tous ce qu’il faisait, et pourquoi il le faisait. Un jour, un exercice incendie nous avait fait descendre dans la rue. Pierre revenait de son déjeuner à pied. Quand il est arrivé devant nous, on l’a tous applaudi. »

La valise et le cercueil

Né à Oran, Pierre Donnersberg sait d’où il vient. Un morceau de papier en lambeaux, rangé dans son portefeuille, lui rappelle sa propre histoire : un chèque signé en 1961 par son père, quelques minutes avant de mourir. Victime d’une crise cardiaque, Robert Donnersberg a voulu rédiger un ordre pour les dépenses courantes de sa famille. Mais il s’est trompé de date, et le chèque n’a jamais pu être encaissé. Pierre Donnersberg a 14 ans. Le décès de son père tombe comme un couperet après une vie de fils unique « très gâté et très heureux ». En février 1962, il rentre en France avec sa mère.

Dans l’avion, il regarde une dernière fois Oran. Sa mère est assise à côté de lui, le cercueil de son père est dans la soute. Éléonore Donnersberg l’a fait déterrer pour qu’il soit placé dans le caveau fami­lial à Bordeaux. « On avait coutume de dire à l’époque que c’était la valise ou le cercueil. Pour moi ça a été la valise et le cercueil », raconte Pierre Donnersberg qui n’est jamais retourné dans la ville de son enfance.

À Bordeaux, un oncle et une tante recueillent la veuve et son fils, la cohabitation est difficile pour Éléonore. Pierre et sa mère partent vivre à Paris, dans un petit deux-pièces, dans le 17e arrondissement, puis déménagent dans une HLM d’Épinay-sur-Seine. Le changement de décor est radical. Éléonore est caissière. Son fils ne brille pas à l’école. « J’ai triplé ma troisième et loupé ma seconde. J’aurais pu être prof de troisième à la fin », plaisante-t-il.

À 18 ans, il s’inscrit à une formation pour devenir prothésiste dentai­re. « Comme je ne suis pas très manuel, ils m’ont rapidement mis dehors. » Le jeune homme caresse l’envie de devenir journaliste. Sa grand-mère paternelle lui finance une école privée à Paris. Mais il jette l’éponge après un bref passage à France Soir. À 19 ans, il atterrit dans les bureaux parisiens de la Séquanaise, compagnie d’assurances du groupe UAP.

Début à la Séquanaise

Pierre Donnersberg est employé comme rédacteur sinistre, un travail de gestion rému­néré modestement 500 F par mois. Trois ans plus tard, il a multiplié son salaire par dix. « Je m’étais finalement trouvé un talent : vendre des contrats d’assurance. La vente c’est affaire de créativité et d’attitude, bondit de son canapé le courtier. À l’époque, on vendait de la “mixte”, des contrats qui mêlent de la capitalisation et de l’assurance décès. Je proposais aux clients une terme fixe accompa­gnée d’une temporaire décès, ce qui permettait, en cas de décès, de payer deux fois le capital. Au moment de la retraite et au moment du décès. Les clients compre­naient tout de suite leur intérêt », s’exclame-t-il comme s’il y était. À 40 ans, il ga­gne 2 MF par an. Il est l’employé le mieux payé de la Winterthur, compagnie suisse où il entre en 1974. « Je gagnais plus que le PDG. J’étais le meilleur vendeur de la compagnie. »

En 1987, un ami lui parle d’une opportunité : la Compagnie financière Edmond de Rothschild veut créer un cabinet de courtage pour proposer des produits d’assurance vie auprès de la clientèle bancaire. Ils recherchent quel­qu’un pour monter et piloter la structure. Pierre Donnersberg hésite, il a déjà tenté l’aventure entrepreneuriale. Une ligne qui ne figure pas sur son CV. À 25 ans, il a repris une agence des AGF, les Assurances générales de France, à Mantes-la-Jolie. Mais l’expérience a tourné court, avec un trou de caisse dans la comptabilité.

Quinze ans plus tard, un rendez-vous dans le bureau de Bernard Esambert, président de la financière Rothschild et ex-conseiller du président Pompidou, finit de le convaincre. Le 4 janvier 1988, Pierre Donnersberg est nommé gérant de Courtage Saint Honoré.

Bernard Esambert a été clair : le baron Edmond de Rothschild ne mettra pas la main à la poche. À Donnersberg de se débrouiller. En trois ans, il fait passer le chiffre d’affaires de la société de zéro à 43,5 MF, sans dépenser un centime. Peu après la création du cabinet, Pierre Donnersberg rencontre Michel Sakharoff, directeur financier du groupe Pelège, l’un des principaux promoteurs immobiliers français. « Quand il me voit, il m’annonce d’emblée que le groupe Pelège avait décidé de nouer un partenariat avec Diot, qui était alors un des cinq grands cabinets de courtage français spécialisé dans l’assurance construction », se souvient Pierre Donnersberg. En sortant, le courtier flaire la bonne affaire. Et en parle à Esambert. Son idée ? Proposer au groupe Pelège de créer à 50/50 une société de courtage pour gérer l’ensemble des contrats d’assurance du groupe immobilier, en échange de quoi il promet de ramener la clientèle de la banque Rothschild. En d’autres termes, le courtier échange ce qu’il n’a pas encore contre des primes bien réelles. L’accord d’Esambert en poche, il prend rendez-vous avec le pdg, Michel Pelège. « Je lui ai dit : si vous vous associez avec Diot vous allez être petit chez eux, alors que vous pouvez être grand chez nous. » Le promoteur tombe sous le charme du courtier. Un accord est signé et le 1er janvier 1989, Pierre Donnersberg devient président de la nouvelle Compagnie de courtage des assurances Saint Honoré (CCASH).

Aucun de ses participants n’a oublié le premier conseil d’administration de CCASH. Outre Donners­berg, président et actionnaire à 10 %, Bernard Esambert représente la Financière Rothschild (40 % du capital), Michel Pelège et son directeur financier, le groupe Pelège (50 %). Le président de CCASH a une idée précise : les convaincre de racheter le cabinet Bouvier, courtier spécialiste en risques nucléaires. À 73 ans, Alain Bouvier, son dirigeant et fondateur, s’apprête à passer la main. Esambert demande combien cela coûterait. 38 MF, répond le courtier. Silence… Quelques minutes plus tôt, le conseil a voté un capital social de 50 000 F provisionné au quart, soit 12 500 F…

C’est ça le métier

Bernard Esambert reprend la paro­le : « Je dois en parler au baron Edmond de Rothschild ». Michel Pelège enchaîne : « Bon, écoutez, je ne sais pas pour vous. Mais nous, on y va. » À la sortie du conseil, Pierre Donnersberg a l’aval de ses actionnaires. À lui de convaincre Alain Bouvier. Le courtier, qui cumule près de 20 MF de commissions par an, est courtisé par tous les grands cabinets français. Pour faire pencher la balance, Donnersberg glisse à Bouvier : « Naturellement Alain, la condition c’est que vous restiez avec nous. » Le vieux courtier est séduit. La vente est actée en juillet 1989. Le matin de la signature, Bernard Esambert a débloqué les 38 MF. Le soir, Pierre Donnersberg revient avec un chèque de 54 MF. Il s’agit des primes d’assurances perçues par le cabinet Bouvier. Esambert n’en revient pas. « C’est ça le métier », lui expli­que fièrement le courtier.

« Pierre, c’est quelqu’un qui marche à la confiance et à l’humain. Il mixe business et rapports plus amicaux », décrit un membre du conseil de surveillance de Siaci Saint Honoré. « À chaque fois que je le croise, soit il est en train de faire des blagues, soit en train de faire des bises. Quand il rentre dans un restaurant, les patrons du CAC 40 se lèvent pour aller le saluer. Mais attention, derrière ses airs de bon vivant, c’est un stratège hors pair. Il a le sens du business », juge un assureur.

L’ami des politiques

Le 15 juin 2017, P. Donnersberg a été convié au cocktail anniversaire de l’assureur Albingia. Le gotha de l’assurance est présent. À côté du buffet, le président de Siaci Saint Honoré plaisante avec Philippe Carle, président en France de Marsh & McLennan. « C’est un copain. On a ce point commun d’être nés tous les deux en 1947 », explique-t-il. Dix jours plus tard, Siaci Saint Honoré recrute un nouveau directeur général en charge de l’IARD du transport et de l’international, Stanislas Chapron, l’une des pièces maîtresse de… Marsh. « Il y a l’amitié et il y a les affaires. Le tout c’est de faire les choses avec correction », se justifie Pierre Donnesberg. Le courtier sait s’entourer. Un autre recrutement a fait grand bruit. Celui de Jean-Marie Le Guen, ex-mem­bre des gouvernements Valls et Cazeneu­ve. Pierre Donnersberg a embauché l’ancien député PS de Paris comme conseiller spécial. « Nous nous sommes connus il y a trois-quatre ans. Depuis, nous avons une relation très amicale et une grande confiance réciproque. Je ne pense pas que je serais allé travail­ler dans le courtage en assurance si ce n’était pas pour Pierre », confie Jean-Marie Le Guen.

L’ex-secrétaire d’État n’est pas le premier politique que Pierre Donnersberg recrute. Après son départ des Affaires étrangères, en 2010, Bernard Kouchner, l’ex-mini­stre de Nicolas Sarkozy, a lui aus­si travaillé pour Siaci Saint Honoré. Le french doctor est un intime. Une photo des deux hom­mes figure d’ailleurs dans le bureau du courtier. Elle a été prise le 4 octobre 2007 au quai d’Orsay, à l’occasion de la remise de la légion d’honneur à Pierre Donnersberg par Bernard Kouchner.

Édouard Courtial, autre politique recruté comme conseiller, fut un relais de poids ces dernières années. Les deux hommes se sont rencontrés en 2013, via un ami commun : Pierre Tattevin, l’un des associés-gérants de la banque Lazard. À l’époque, Courtial enta­me son troisième mandat de député UMP. Entre-temps, il a fait un bref passage dans le gouvernement Fillon. Tout juste embauché, Édouard Courtial ouvre son carnet d’adresses. Il lui fait, notamment, rencontrer un certain Emma­nuel Macron, alors secrétaire général adjoint de l’Élysée. Le conseiller de François Hollande et le député UMP se sont rencontrés en 2003, lors d’un stage d’Emmanuel Macron – alors élève à l’ENA – à la préfecture de l’Oise, le département de Courtial.

Décoré par Macron

En 2016, c’est encore grâce à l’entremise de l’élu de droite que Pierre Donnersberg est élevé au grade d’officier de la Légion d’honneur par… Emmanuel Macron, devenu ministre de l’Économie. La cérémonie a eu lieu le 21 juin, dans les salons de l’hôtel des Minis­tres, à Bercy. Un rare privilège que le président de Siaci Saint Honoré n’a pas oublié. Le candidat, qui peinait à trouver les fonds nécessaires à sa campagne, s’est tourné vers le courtier pour obtenir des assurances-emprunteurs sur mesure. Pierre Donnersberg a piloté le dossier lui-même et… fait un don de 4 600 € pour la campagne d’Emmanuel Macron.

Les copains sont importants pour Pierre Donnersberg. Il les rassem­ble, chaque dimanche soir autour d’un « dîner de potes ». Le repas débute toujours à la même heure : 20 h 15. Et il se tient toujours au même endroit : le restaurant Sébil­lon, à Neuilly. « Je n’étais pas très bon à l’école. Mes dimanches soirs étaient de grands moments de solitude. Parce que j’avais terriblement peur de ce qui m’attendait le lendemain. L’idée avec ce repas, c’est de rattraper tous les diman­ches soirs perdus de mon adolescence », confie le courtier. Parmi les convives, le réalisateur Robert Hossein, le chanteur Gérard Lenor­man ainsi que le journaliste Jean-Claude Narcy sont des habitués. Incontournable depuis près de 30 ans, le commissaire-priseur Pierre Cornette de Saint-Cyr ne manque jamais un dîner. C’est avec ce fidèle parmi les fidè­les que Pierre Donnersberg a constitué sa véritable fortune, une collection de près de 250 œuvres d’art contemporain chinois. À 22h15, tout ce beau monde rentre chez lui. Le lendemain matin, il y a école.

Parcours

  • 1947 Naissance à Oran, en Algérie.
  • 1962 Arrivée en France.
  • 1968 Chargé de mission à la Séquanaise.
  • 1974 Inspecteur principal à la Winterthur.
  • 1988 Gérant de courtage Saint Honoré.
  • 1989 Président de la Compagnie de courtage des assurances Saint Honoré (CCASH).
  • 2007 Président du directoire de Siaci Saint Honoré.



Effectuer une autre recherche

Rechercher

article extrait de l’argus de l’assurance

Tous les vendredis, l’information de référence
des institutionnels et des réseaux
 Contactez la rédaction
 Abonnez-vous