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Le bal des rapprochements

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Les mutuelles d'entreprises n'échappent pas au bal des rapprochements qui agite le secteur. Plutôt que des fusions et des absorptions, elles privilégient l'adossement à des grands groupes de l'économie sociale.


Une page de l'histoire de la mutualité se tourne. Souvent héritières des sociétés de secours mutuels dont l'origine remonte au XIXe siècle, les mutuelles d'entreprises entrent dans le bal des rapprochements. La décision de l'union de groupe mutualiste (UGM) Agrume, lors de son assemblée générale de fin janvier 2013, a marqué un tournant. Agrume regroupe en effet une trentaine de mutuelles totalisant 800 000 personnes protégées.

Souvent héritières des sociétés de secours mutuels du XIXe siècle.

32% Des mutuelles de livre 2 sont des mutuelles d'entreprises et inter-entreprises (mutuelles professionnelles). Elles représentent aussi 8% du nombre total de mutuelles.

Source : FNMF / SFG

 

« Nous nous sommes posés des questions bien avant l'accord national interprofessionnel (ANI) de janvier 2013. En effet, au cours de ces dernières années, l'évolution de la complémentaire santé au sein des entreprises et de l'environnement nous ont conduits à une réflexion stratégique de fond.

C'est dans ce cadre que les mutuelles d'Agrume ont fait le choix d'un partenariat avec Harmonie Mutuelle », explique Jean-Claude Albinet, président d'Agrume. Trois objectifs ont été invoqués dans ce choix : élargir la capacité financière d'Agrume, répondre plus facilement aux éventuels besoins de garantie financière de ses membres et mutualiser des services, en permettant par exemple l'accès au réseau Kalivia.

Une nouvelle étape a été franchie en juin. En assemblée générale, Agrume a élargi le champ de ses compétences en devenant l'union de moyens et de services du groupe Harmonie. Baptisée Agrume Groupe Harmonie, elle a pour vocation d'accueillir des mutuelles du livre II qui souhaitent bénéficier des moyens, des services mutualistes et de l'aura du premier groupe mutualiste.

Jean-Claude Albinet, président d'Agrume* « Préserver l'identité de nos mutuelles »

« Je suis convaincu qu'il y a un avenir pour les mutuelles en entreprise mais je suis persuadé que les partenariats sont inéluctables même s'ils ne sont pas toujours indispensables. Elles ont une réelle utilité sociale pour une entreprise voire une branche. En tant que président d'Agrume, je souhaite que les partenariats se fassent dans l'espace mutualiste qui est le plus à même de préserver l'identité et le rôle de nos mutuelles. Les mutuelles en entreprise peuvent mettre en place des coopérations de différentes natures comme nous l'avons initié avec le groupe Harmonie. » *M. Albinet est également président de la mutuelle Mutaéro, de l'Union nationale des mutuelles d'entreprise (UNME), une composante de la Mutualité française (FNMF), et membre du conseil d'administration de la FNMF.

L'union fait la force

Autre confirmation de ce tournant historique, la récente décision de la mutuelle Air France de rejoindre la Sgam Macif. Quelques mois plus tôt, la mutuelle IBM avait fait le même choix, tandis que l'adhésion en 2010 de la mutuelle Renault au groupe paritaire Humanis peut être perçue comme un signal de départ de ce mouvement. D'autres opérations de moindre ampleur se sont déroulées, comme l'absorption de plusieurs mutuelles d'entreprises lors de la création de la mutuelle UMC en 2011.

107 M€ De chiffre d'affaires pour la mutuelle nationale des personnels d'Air France (MNPAF), première mutuelle d'entreprises française.

 

« En fait, la situation des mutuelles d'entreprises est tout à fait comparable à celles de toutes les petites mutuelles », estime Frédéric Bernard, directeur générale de la mutuelle UMC. La censure des clauses de désignation leur a certes donné un bol d'air. « Elle leur laisse du temps pour ne pas céder au premier venu, mais des rapprochements sont inéluctables », note Olivier Arroua, associé au cabinet Selenis.

Toutes les opérations impliquant des mutuelles d'entreprises obéissent peu ou prou aux mêmes motifs de recherche de taille critique face aux enjeux concernant les systèmes d'informations, les services, le conventionnement ou encore solvabilité 2. « Nous avons rejoint le groupe Humanis pour son système d'information Pléiade car nous avions besoin d'un outil de gestion », explique Christian d'Achon, président de la mutuelle Renault. « Humanis nous aide aussi pour l'actuariat ainsi que pour Solva 2 », ajoute-il. Même si la mutuelle Renault est rentrée librement dans le groupe de protection sociale, le fait que ce dernier couvre aussi le constructeur automobile en prévoyance et en retraite complémentaire Agirc-Arrco n'est peut-être pas qu'une coïncidence...

Certaines entreprises perçoivent la mutuelle comme un outil de cohésion sociale.

L'autre grand facteur est la pression des entreprises. « Même si les mutuelles en entreprise ont des marges de solvabilité suffisantes, il n'empêche que les décideurs des entreprises demandent toujours : allez-vous rester seul ou allez-vous vous adosser à un organisme d'une taille plus conséquente ? », indique Jean-Claude Albinet, avant de constater : « les directeurs financiers ont pris le pas sur les DRH, ils sont très attachés à la sécurité financière et souvent favorables à un intervenant assurantiel unique ».

Du coup, si certaines entreprises perçoivent la mutuelle comme un outil de cohésion sociale où les partenaires sociaux partagent des objectifs communs, une majorité semble plutôt encline à s'en séparer de la même manière que certaines fonctions sont externalisées ou qu'une partie de la production est délocalisée. Cela aurait été le cas pour la MNPAF, même si la direction d'Air France aurait semble-t-il préféré une solution paritaire - Novalis, aujourd'hui Humanis, couvre aussi Air France en prévoyance (pilotes exceptés).

La bonne santé des mutuelles d'entreprises

Si elles ont peu d'avenir en tant que mutuelles indépendantes, les mutuelles d'entreprises font cependant de belles mariées. Leur santé financière est bonne. « Je ne connais pas de mutuelles d'entreprises qui soient aujourd'hui en situation de fragilité financière », affirme le président d'Agrume. « Il y a dix ou quinze ans, on entendait parler d'absorption des mutuelles d'entreprises. Aujourd'hui, elles sont considérées comme des pépites qu'il convient de séduire, de récupérer et de faire valoir pour la complémentaire santé », ajoute Jean-Claude Albinet.

Les mutuelles d'entreprises entre développement et survie

  • BPCE MUTUELLE JOUE DANS LA COUR DES GRANDS
    L'ex-mutuelle nationale des Caisses d'épargne a été rebaptisée l'an passé BPCE Mutuelle : une façon d'entériner l'entrée des sociétés du groupe Banque populaire dans le périmètre de cette mutuelle qui gère, depuis près d'un siècle, la santé, la prévoyance et la retraite des salariés des Caisses d'épargne. « Pour le moment, une seule société du groupe Banque populaire (la banque Palatine) et une amicale de 1 500 retraités nous ont choisi, observe Hervé Tillard, président de BPCE Mutuelle. Mais nous répondons à tous les appels d'offres. » Il souligne la bonne santé de la mutuelle, qui porte presque l'intégralité de ses risques - une petite part de réassurance est confiée à CNP - et salarie une équipe de 110 collaborateurs : « Nous sommes économiquement compétitifs, ce qui simplifie grandement les négociations au sein du groupe ! » Cela n'empêche pas quelques groupes d'assurance ou de protection sociale de venir marcher sur les plates-bandes de la mutuelle : « Dans certains appels d'offres du groupe Banque populaire, ils ont clairement fait du dumping. Mais je ne suis pas inquiet, dans deux ans, quand ils auront ajusté les tarifs à la réalité du risque, ils perdront le marché. Le jour où nous aurons récupéré de grosses sociétés du groupe Banque populaire, cela confortera le groupe BPCE et nous légitimera en tant que mutuelle du groupe. » Hervé Tillard a un autre argument pour séduire les partenaires sociaux, à savoir ses dispositifs de solidarité intergénérationnelle : « La part salariale de la cotisation des jeunes embauchés de moins de 27 ans est offerte pendant six mois ; quant aux retraités les plus modestes, ils voient une partie de leur cotisation prise en charge par un fonds de solidarité alimenté par les résultats de la mutuelle et pérennisé au moins jusqu'en 2020. » SG
    - Création en 1918.
    - 128 000 personnes couvertes : 44 000 salariés, 15 000 retraités, 4 000 contrats extérieurs au groupe et 65 000 ayants droits.
    - Couvertures santé, prévoyance, retraite et assurance emprunteur.
  • LA MUTUELLE KEOLIS RENNES FAIT DE LA RÉSISTANCE
    « La mutuelle a été créée en 1948 par la volonté de quelques salariés qui ont mis en place une couverture santé, avec une collecte des cotisations en espèces, dans une boîte en carton, et une tournée mensuelle de versements de prestations qui se faisait à vélo », raconte Catherine Boursier-Domnèque, présidente de la mutuelle Keolis Rennes. Si la mutuelle a perduré, c'est par la volonté du directeur de site : « Le groupe Keolis n'y était pas favorable. Mais le directeur a insisté, considérant que c'était un élément important de la culture d'entreprise et un facteur de cohésion sociale. » La mutuelle a toutefois dû s'adapter. « En 2002, nous nous sommes mis en conformité avec le code de la mutualité. C'est ainsi que je suis devenue présidente », poursuit Catherine Boursier-Domnèque. La complémentaire santé à adhésion obligatoire est désormais financée à hauteur de 36% par l'employeur et 64% par les salariés. Mais ce n'est pas tout : la mutuelle dispose de locaux mis gratuitement à disposition par l'entreprise, ainsi que de deux emplois équivalent temps plein : la présidente, détachée à plein temps, dirige aussi la mutuelle au quotidien, et deux gestionnaires de prestations, détachés à mi-temps. « Nous avons dégagé un excédent de 150 000€ chacune des deux dernières années. Nous l'avons affecté au renforcement de nos fonds propres, pour être capables d'assumer la rémunération de nos deux gestionnaires de prestations si l'employeur décidait de ne plus les mettre à disposition. » La petite mutuelle se sent néanmoins menacée : « Pour résister à la concurrence des grands groupes d'assurances et de protection sociale, nous avons noué un pacte de non-agression avec Harmonie Mutuelle qui nous permet, de surcroît, de présenter les garanties financières requises par l'ACP. » SG
    - Création en 1948.
    - 2 350 personnes couvertes, dont 915 salariés, 735 retraités et 700 ayants droits.
    - Complémentaire santé.
  • LA MUTUELLE DES USINES EST EN SURSIS
    L'histoire de la Mutuelle des usines est classique : en 1897, les salariés de la société métallurgique de Montbard ont mis en place une caisse de solidarité qui s'est structurée au fil des années, devenant une société mutualiste en 1951. Parallèlement, l'entreprise a grandi, a pris le nom de groupe Vallourec, pour devenir leader mondial du tube sans soudure avec 23 000 salariés à travers le monde. En France, la prévoyance et la santé des 5 500 salariés sont assurées par Capreval, institution de prévoyance (IP) d'entreprise adhérente du groupe Malakoff Médéric : la cotisation est largement financée par l'employeur et le comité d'entreprise (82% pour le régime santé de base d'une personne seule, 51% pour une famille). « Les salariés n'ont donc aucun intérêt à cotiser à la Mutuelle des usines », explique Yves Garrot, son président. Résultat, la mutuelle ne compte plus que 1 800 adhérents, dont 80% de retraités. « Pourtant, notre complémentaire santé est performante : si l'on ne tient pas compte de la participation de l'employeur, elle est comparable à celle de Capreval. » Il est vrai que le risque est aussi porté par Malakoff Médéric. Mais avec un « plus » essentiel aux yeux d'Yves Garrot : « Un service humain de proximité, apprécié par les adhérents. La preuve : les retraités, dont la cotisation n'est pas subventionnée par le groupe, reviennent souvent vers nous. » Yves Garrot n'en reste pas moins pessimiste sur l'avenir des petites mutuelles d'entreprises : « Nous sommes la dernière du groupe Vallourec. L'avant-dernière a été absorbée par Capreval, il y a deux ans. Je le regrette car je suis convaincu de la richesse du militantisme mutualiste. » Une richesse à laquelle les partenaires sociaux ne semblent pas sensibles, privilégiant trop souvent les grandes institutions de prévoyance. « Il faut croire qu'ils y trouvent leur compte... », soupire ce militant CGT, qui partage 80% de son temps de travail entre la gestion de la mutuelle et le conseil de prud'hommes de Dijon. SG
    - Création en 1897.
    - 4 700 personnes couvertes : 1 440 retraités, 360 salariés et 2 900 ayants droits.
    - Complémentaire santé.

Leur portefeuille d'adhérents est leur autre grand atout. Il est affinitaire, fidèle, et doté de revenus souvent supérieurs à la moyenne. Pour les groupes diversifiés, c'est donc une clientèle de choix pour différents produits d'assurance, de l'épargne au IARD en passant par les GAV et autres offres.

À savoir...

  • Les raisons des rapprochements
    - La recherche de taille critique pour les services
    - La pression des entreprises
    - Solvabilité 2
  • Les atouts des mutuelles
    - Une bonne solidité financière
    - Un portefeuille affinitaire
    - Des adhérents fidèles
Alors que la généralisation de la complémentaire santé pour tous les salariés, à travers l'ANI du 11 janvier, a donné un coup d'accélérateur à la concentration du marché, il n'est pas étonnant que les mutuelles d'entreprises encore indépendantes, comme celles de BPCE ou de Michelin soient « chassées ». Le « mercato » devrait se jouer entre un nombre restreint d'acteurs, un mutualiste, quelques paritaires et une ou deux mutuelles d'assurances. Dans le camp mutualiste, le principal pôle d'attraction est l'union Harmonie Mutuelle, en situation de proposer différents niveaux de partenariats.

Quant aux groupes paritaires, ils sont réputés très proactifs en matière d'approche de mutuelles, et un bon connaisseur du dossier affirme que la MNPAF a été approchée tour à tour par Macif et AG2R, ces deux acteurs étant par ailleurs partenaires...

Enfin, du côté des groupes du Gema, Macif affiche clairement ses ambitions. « Devenir un pôle d'adossement mutualiste, notamment pour les mutuelles d'entreprises, est un des axes de notre plan stratégique à l'horizon 2015 », indique Fred Vianas, directeur du pôle santé prévoyance du groupe Macif. Le groupe Macif revendique d'ailleurs le statut d'acteur « global », intégrant une institution de prévoyance (ICIRS), des mutuelles interprofessionnelles, de la fonction publique (territoriale, avec la MNFCT), et dorénavant des mutuelles d'entreprises. Reste Covéa, dont on n'ignore pas les intentions envers ces dernières, mais dont l'appétit sur la santé collective est connu.


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Frédéric  Bernard

Frédéric Bernard

Directeur général de la Mutuelle UMC

Frédéric Bernard est né le 30 mars 1967. Doctorat ès sciences. Auditeur de l'IHEST (Promotion  Desroches-Noblecourt). Diplômé de  l’École supérieure de [...]

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article extrait de l’argus de l’assurance

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