precedent Suivant Présidentielle 2017 (Spécial) 3 / 10

Thierry Beaudet (FNMF) : « Les Français ne pourront pas toujours payer plus pour la santé »

Par - Publié le

,

,

La Mutualité française, qui a pris une réelle place dans la campagne électorale sur la thématique de la santé, persiste et signe : oui à la régulation, non à l’encadrement tatillon ! Et selon son président, Thierry Beaudet, sans action sur le niveau des dépenses, il sera difficile de réduire le reste à charge des Français comme promis par nombre de candidats.

Thierry Beaudet, président de la Fédération nationale de la Mutualité française (FNMF).
Thierry Beaudet, président de la Fédération nationale de la Mutualité française (FNMF).
INTERVIEW  

Argus de l'Assurance : Contre toute attente la santé se révèle très présente dans la campagne électorale. Quel bilan tirez-vous du quinquennat qui s’achève ?

Thierry Beaudet (FNMF) : Un bilan contrasté. Avec des points positifs pour les mutuelles – l’absence de nouveaux transferts financiers vers les organismes complémentaires, la généralisation du tiers payant, le contrat d’accès aux soins, tentative plutôt intéressante de modérer les dépenses de santé et la réforme du code de la Mutualité, également bien engagée. Et des points qui le sont moins. Après le choc fiscal entre 2008 et 2012, ce fut un choc réglementaire : dix dispositifs d’accès à la ­complémentaire santé coexistent ! Ce qui nous empêche d’organiser les solidarités inter­générationnelles. Le quinquennat ­Hollande rejoint le quinquennat Sarkozy sur le manque de confiance envers les mutuelles, confinées au rôle de payeurs complémentaires.

Qu’attendez-vous du prochain président de la République ?

Qu’il réponde à deux problématiques majeures. Comment le prochain exécutif entend-il maîtriser le reste à charge ? Il est vrai que la part de la Sécurité sociale ne recule pas – 77% à la virgule près – mais l’intervention de l’assurance maladie se concentre sur l’hospitalisation et les affections de longue durée. Sur les soins courants, elle ne rembourse qu’un euro sur deux. En 2015, les complémentaires ont financé 26 Md€ de frais de soins contre 15 Md€, en 2001, soit 80% d’augmentation en 15 ans, payés par les cotisations des assurés. Le reste à charge est passé de 12 Md€ à près de 17 Md€, une hausse de 40% ! L’effort financier des Français est deux fois plus important que l’inflation. Et les dépenses de santé vont continuer de progresser, du fait du vieillissement de la population, du progrès technique, de l’apparition de nouvelles molécules. Le second sujet est celui de l’organisation du système de santé. Quelles solutions face aux déserts médicaux, au non-remplacement des médecins qui partent à la retraite, aux délais d’attente chez les spécialistes ?

Comment réagissez-vous à l’objectif de zéro reste à charge affiché par plusieurs candidats ?

Aujourd’hui, on connaît les principaux postes qui laissent un reste à charge important. Il s’agit des dépassements d’honoraires médicaux, environ 2,8 Md€, du dentaire – 6,8 Md€ –, de l’optique – 5,9 Md€ – et enfin de l’audioprothèse – 700 M€. Sur les trois derniers postes, il y a longtemps que nous ne sommes plus des complémentaires mais le payeur principal. L’objectif du reste à charge zéro ne peut être atteint que par ­l’addition des régimes obligatoire et complémentaire, ce qui exige de nous donner des moyens nouveaux afin de s’accorder avec les profes­sionnels sur le tarif des actes et agir sur le niveau de dépenses. On ne peut pas faire croire aux Français qu’il sera possible de toujours payer plus.

Les difficiles relations entre la Mutualité et les professionnels de santé ne sont-elles pas un obstacle ?

C’est un sujet. J’en ai fait un des objec­tifs de mon mandat : nouer des relations plus constructives et apaisées avec les professionnels de santé. J’ai rencontré les principaux syndicats, et je crois que nous savons les uns et les autres que nous avons rendez-vous. Ces trente dernières années, l’assurance maladie obligatoire n’ayant pas les moyens économiques de ses ambitions, le choix a été fait de laisser se développer des espaces importants de liberté tarifaire. Aujourd’hui, ce système atteint ses ­limites. Mais je ne crois pas au grand soir : on peut mieux concilier exercice libéral et intérêt général. Leurs ­patients sont nos adhérents. Soyons pragmatiques et travaillons sur des sujets concrets avec les représentants des professionnels de santé. Je note avec intérêt l’ouverture que vient de faire Jean-Paul Ortiz (Confédération des syndicats médicaux français) à ce sujet.

Le premier assureur complémentaire santé

La Fédération nationale de la Mutualité française représente :

  • 650 mutuelles.
  • 18,2 Md€ de cotisations.
  • 53 % de l’activité des complémentaires santé.
  • 35?millions de personnes protégées.
  • 2 600 services de soins et d’accompagnement mutualistes.

Aucun des candidats ne semble prêt à revenir sur les taxes... N’est-ce pas une déception pour la Mutualité ? Avez-vous abandonné ce combat ?

Non, nous n’avons pas abandonné le sujet. Aujourd’hui, nous sommes transformés en collecteur d’impôts : ce n’est qu’à partir de mi-février que les cotisations servent à rembourser les prestations. Les taxes sont passées de 2,5% à 13,27% entre 2008 et 2012, soit une charge de 2 Md€ par an. Plus il y a de contraintes réglementaires et de taxes, moins nous sommes capables d’organiser des solidarités. Nous souhaitons réfléchir à un nouveau cadre qui verrait une modulation des taxes liée à des pratiques solidaires. Surtout, nous aspirons, comme tous les acteurs économiques à un cadre stable. A minima, nous demandons une pause, d’autant plus qu’il y a confusion entre régulation et réglementation. Nous sommes favorables à un cadre de régulation qui fixe des règles, mais laisse aux acteurs une liberté d’action et d’initiative. Ce n’est pas la situation actuelle. On a une réglementation tatillonne du panier de soins. C’est insupportable.

« Les élus ne peuvent pas nous trouver formidables dans leurs territoires (...), faire appel à nous pour les aider à construire des Ehpad, des crèches, des cliniques quand il n'y a personne d'autre pour le faire... et, une fois à Paris, oublier qui nous sommes. »

 

 

Votre initiative « Place de la Santé » a eu un certain retentissement. Est-ce la marque d’une Mutualité française plus pugnace, plus présente dans le débat public ? Allez-vous prendre d’autres initiatives de ce type ?

Au moment de mon élection, j’avais dit vouloir une Mutualité française présente dans le débat public. Le site « Place de la Santé » a enregistré plus de 300 000 visites en quatre mois, avec plus de 400 interpellations des candidats et quelque 120 tribunes. Cela nous a permis de réunir, le 21 février, les candidats qui ont considéré que la Mutualité était légitime pour s’exprimer sur les questions de santé. Un joli pied de nez à ceux qui proposent de supprimer les mutuelles ! Et « Place de la Santé » n’est pas seulement l’affaire de la rue de Vaugirard (NDLR : siège de la Mutualité française), des débats sont organisés en région, tout le mouvement mutualiste est mobilisé.

Quel sera l’avenir de « Place de la Santé » à la suite du scrutin ?

Après la présidentielle, « Place de la Santé » va continuer à vivre, notamment à l’occasion des législatives. Ensuite, il pourrait évoluer sous la forme d’un think tank permanent, voire d’un observatoire. Je souhaite vraiment que le mouvement mutualiste soit à l’initiative du débat sur ces questions. C’est aussi le sens de la lettre ouverte aux candidats que nous venons de publier dans la presse.

Mais comment vous faire entendre ? Les présidents de la République viennent à vos congrès et ensuite on ne peut que constater le décalage entre les discours des pouvoirs publics et votre manque d’association aux projets…

Vous avez raison, les déclarations d’amour, c’est une chose, les preuves d’amour, c’est mieux. J’attends que nous soyons pugnaces. On parle beaucoup de la présidentielle, mais les législatives sont une échéance tout aussi importante parce que l’Assemblée nationale va être profondément renouvelée. La Mutualité aura un travail très important à mener auprès des nouveaux députés afin d’expliquer qui nous sommes. Si le résultat des politiques est de nous mettre en grande difficulté sur le plan de la complémentaire santé, nous ne pourrons plus développer nos actions qui contribuent à structurer l’offre de soins sur le territoire. Les élus ne peuvent pas nous trouver formidables dans leurs territoires d’élection, faire appel à nous pour les aider à construire des Ehpad, des crèches, des cliniques quand il n’y a personne d’autre pour le faire et, une fois à Paris à l’Assemblée nationale et au Sénat, oublier qui nous sommes. Nos réalisations, au-delà de la complémentaire santé, constituent un atout très fort pour valoriser ce que nous faisons et plaider nos sujets auprès des parlementaires.

On a appris en janvier que vous prendriez finalement la présidence du groupe Harmonie-Istya-MGEN. Comment entendez-vous concilier cette fonction avec la présidence de la Mutualité et de la MGEN ?

Je ne serai plus président de la MGEN. Et je ferai comme je fais ­aujourd’hui. Je pense que, dans le contexte actuel, le fait qu’un président de la Mutualité française ­préside un groupe est un atout pour l’ensemble des mutuelles et un gage de compréhension de leurs enjeux. Je le pensais en juin ­dernier lors de mon élection, et je le pense plus que jamais.

Propos recueillis par François Limoge, Gwendal Perrin et Laure Viel


precedent Suivant Présidentielle 2017 (Spécial) 3 / 10

Thierry Beaudet

Thierry Beaudet

Président de la Mutuelle Générale de l’Education Nationale (MGEN) et président de la Fédération nationale de la Mutualité Française

Thierry Beaudet est né le 21 avril 1962 à Domfront. Thierry Beaudet a d'abord rempli différentes fonctions au sein de la MGEN, Depuis 2009 : président de la Mutuelle Générale de [...]

Lire la suite

Effectuer une autre recherche

Rechercher

article extrait de l’argus de l’assurance

Tous les vendredis, l’information de référence
des institutionnels et des réseaux
 Contactez la rédaction
 Abonnez-vous