Assurance collective santé

Henry Mathon, Prévifrance : «Nous sommes face à une modification sans précédent de notre modèle économique»

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La mutuelle Prévifrance n’entend pas céder aux sirènes des grands groupes. Multi-équipement, réseau commercial, solidité financière... Son directeur général explicite le modèle de cette mutuelle dont le territoire s’étend désormais bien au-delà du Sud-Ouest.

Henry Mathon, directeur général de la mutuelle Prévifrance.
Henry Mathon, directeur général de la mutuelle Prévifrance.
photos : Raphael Dautigny

Comment s’est passée cette année 2015 pour Prévifrance ?

Nous n’avons pas encore de premières tendances, mais nous constatons d’importantes entrées et sorties sur le portefeuille. Nous avons, par exemple, enregistré 60 000 mouvements en santé pour 250 000 personnes couver­tes. L’activité individuelle est loin de s’effondrer avec une baisse de 10 à 15 % tandis que le collec­tif est en forte croissance. Nous espérons un solde positif mais, difficulté majeure, l’écart entre le nom­bre de contrats souscrits et les salariés effectivement couverts peut s’avérer important. Cela provient du fait des dispenses d’affiliation, notamment lors du recours à la décision unilatérale de l’employeur. Les contrats vides sont nombreux et le taux de transformation assez faible, aux alentours de 40 % ! L’ANI devrait géné­rer des effets sur deux ou trois ans, mais il n’y a pas de big bang.

SON PARCOURS

Henry Mathon, 49 ans, est diplômé du Mastère d’ingénierie financière de l’EM Lyon.
  • 1991 : Chargé d’affaires et de financement de projets au Crédit lyonnais.
  • 1995 : Chargé de missions et conseiller de la gérance à la Banque Arjil (groupe Lagardère).
  • 2002 : Directeur adjoint de Marsh, société de courtage en assurance.
  • 2004 : Directeur général de Prévifrance.

Pourquoi le choc de cette généralisation est-il moins fort que prévu ?

Pour plusieurs raisons. D’abord, il y a un problè­me de saturation des réseaux commerciaux pour équiper l’intégralité des entreprises, qui sont souvent des TPE/PME. Deuxièmement, les sanctions vis-à-vis des entreprises sont très limitées, uniquement d’ordre prud’homal. Et, enfin, le panier de soins reste très dépouillé… Le marché amorce un virage en douceur plus qu’il ne vit une réelle révolution. Seule­ment la moitié des entreprises se sont penchées sur leurs obligations : il y aura enco­re beaucoup de matière à travailler pendant l’année 2016, voire 2017.

"Le marché amorce un virage en douceur plus qu’il ne vit une réelle révolution. Seulement la moitié des entreprises se sont penchées sur leurs obligations."

"Solvabilité 2 favorise un pilotage plus précis du risque."

Comment vous êtes-vous mobilisés par rapport à cette échéance ?

Nous avons tout d’abord la chance d’avoir un réseau commercial important composé de 120 conseillers mutualistes répartis sur tout notre territoire, à savoir le grand quart sud-ouest ainsi qu’à Paris et à Lyon. Nous avons aussi de nombreuses relations avec les prescrip­teurs, experts-comptables et syndicats professionnels. Enfin, Prévifrance est issue du monde des travailleurs non salariés (TNS), nous gérons au titre du régime obligatoire maladie quelque 80 000 travailleurs indépendants et nous avons mené un travail important sur ce vivier de chefs d’entre­prise.

Proposez-vous des garanties surcomplémentaires ?

Le panier de soins est un produit d’appel et nous espérons bien nous positionner sur la surcomplémentaire. Cependant, le « socle » est tellement faible que ce type de garanties ne peut encore jouer son rôle. À tel point d’ailleurs, que certains salariés conservent leur contrat individuel et utilise le panier de soins comme surcomplémentaire…

Partagez-vous l’analyse d’un nécessaire multi-équipement afin de compenser les marges très faibles sur l’ANI ?

Nous sommes une des rares mutuelles à avoir investi le terrain de la prévoyance en qualité de preneur de risques depuis 20 ans, que ce soit pour les TNS, les entreprises ou la fonction publique territoriale, à l’image des pompiers professionnels. Par ailleurs, nous distribuons, en épargne et retraite, les produits de BNP Paribas Cardif (contrat Madelin et assurance vie) et nous avons d’ailleurs l’ambition de nous développer sur les articles 83 en retrai­te d’entreprise. Enfin, notre filiale Prévi­france courtage distribue des couvertures IARD pour les particuliers et les professionnels. Dans la stratégie de développement de notre mutuelle, l’objectif est clairement de renforcer encore le multi-équipement de nos adhérents.

Faites-vous partie de ces professionnels qui disent que l’avalanche de réglementations tue votre métier ?

La communication politique est habile consistant à faire passer pour un progrès social ce qui, en vérité, s’apparente à un transfert de la solidarité nationale vers les organismes de droit privé que nous sommes ! L’ANI acte le désengagement du régime de base et il est à craindre la disparition des exonérations sociales : le caractère obligatoire et la notion d’incitation sont antinomiques. L’ANI, l’ACS, la CMU et demain les contrats seniors… Cette approche en silo va à l’encontre de la mutualisation, elle bouscule les équilibres et nous confronte à une modification sans précédent de notre modèle économique.

Prévifrance s’est rapprochée de la mutuelle bourguignonne GRM. Quelles sont les modalités de cette opération ?

Prévifrance n’a pratiqué jusqu’à présent que des rapprochements sous forme de fusion, non pas par vision hégémonique, mais parce que c’est le plus ambitieux et le seul moyen qui permet de maintenir vraiment une unité dans l’organisation et de créer le plus de valeur. Notre conseil d’administration est compo­sé de repré­sentants des mutuelles qui nous ont rejoints. Les assemblées générales des deux mutuelles ont donné, en juin 2015, un accord de principe sur ce projet de fusion et le vote de la résolution est prévu en juin 2016, avec une fusion rétroactive au 1er janvier 2016. L’opération s’accompa­gne d’engage­ments sociaux pour les salariés de GRM.

Et son intérêt ?

Prévifrance n’est absolument pas présent sur le territoire de GRM et notre objectif est de favoriser le développement de cette mutuelle qui possède une notoriété forte. Nous souhaitons créer ainsi une région Rhône-Alpes–Bourgogne afin de lancer plusieurs projets. Parmi les pistes de réflexion il y a, par exemple, une éventuelle demande de conventionnement de GRM pour la gestion du RSI et le développement sur la population des pompiers dans l’Est de la France. Prévifrance couvre déjà au niveau national, 25 % des pompiers professionnels et se positionne aujourd’hui sur les volontaires.

Autre chantier, Solvabilité 2 : comment votre mutuelle aborde-t-elle ce nouveau cadre prudentiel ?

Prévifrance affiche sous Solvabilité 1 une marge de 600 % et de 400 % sous Solva 2 ! Les véritables enjeux sont organisationnels et politiques, avec un cadre réglementaire très exigeant. La précédente fusion entre Oréade et Prévifrance nous a conduits à doubler de taille et ainsi faire face à Solvabilité 2, en amortissant des fonctions supports sur une base plus large. Nous avons pu recruter des profils, que nous n’avions pas voilà cinq ans. Alors, certes, Solva 2 renchérit les coûts de fonctionnement, mais il faut bien reconnaître qu’il favorise un pilotage plus précis du risque.

Mais possédez-vous réellement la taille critique pour demeurer indépendant ?

À la suite de la fusion avec GRM, Prévifrance devrait atteindre le 20e rang du top 30 de la Mutualité (NDLR : 26e actuellement), avec une marge de solvabilité intacte. Les économies d’échelle ne sont pas automatiques en santé. À partir du moment où vos tarifs techniques et vos coûts d’acquisition sont dans la moyenne du marché, c’est votre capacité à mailler le territoire qui fait la différence. Est-ce que notre mutuelle a un avenir ? Tant que nous aurons des compétences humaines et des ressources financières, nous aurons une histoire à écrire par nous-mêmes. La réponse aurait pu être différente, lors du débat sur les clauses de désignation après la signature de l’ANI du 11 janvier. Nous sommes alors passés à deux doigts de la catastrophe industrielle, compte tenu du silence coupable de la Mutualité française. Ce sont essentiellement les courtiers et la Fédération française des sociétés d’assurance qui ont sauvé la mise des mutualistes. La fin des clauses de désignation a ouvert le marché, nous sommes positionnés sur des conventions collectives et les entreprises ne font pas forcément le choix de l’opérateur recommandé. Surtout s’il ne peut faire valoir une proximité de terrain.

Est-ce que la « transformation digitale »ne remet pas en cause cet atout proximité ?

Vouloir déployer une offre ANI uniquement sur le Web ne marche pas. Concernant le front office, c’est une aberration de vouloir opposer réseau physique et réseau virtuel. L’enjeu est d’établir un continuum entre les différents canaux. On y travaille mais la tâche est complexe. En matière de back-office, notre objectif est de parvenir à une gestion digitalisée.
 

Propos recueillis par Audrey Altimare, François Limoge et Gwendal Perrin



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