Les paradis actuariels sont en France
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«Savez-vous en combien de temps un jeune diplômé trouve du travail dans l'actuariat ? Moins de deux mois. » La boutade de Jean-Marie Nessi, actuel président de l'Institut des actuaires, la fédération professionnelle du secteur, résume assez bien une situation enviable : les actuaires n'ont pas de soucis de débouchés.
Bien au contraire : selon François Lusson, président du cabinet Winter, non seulement l'offre ne suit pas la demande, mais cette dernière devrait encore s'accélérer dans les mois et les années qui viennent.
Pour lui, « il faudrait former deux fois plus de professionnels qu'il n'en sort actuellement chaque année des formations diplômantes ».
Sur le développement de la demande, Jean-Marie Nessi a une posi- tion un peu moins optimiste. Selon lui, aujourd'hui, les 140 actuaires formés chaque année suffisent. « Mondialement, la profession d'actuaire se porte bien et, en France, elle se porte encore mieux », surenchérit-il même. Les quelque 2 500 actuaires français seraient donc des privilégiés, à l'abri du besoin (lire l'encadré ci-contre) et certains de pouvoir trouver à s'employer, ce qui est rare dans l'Hexagone. « Tout le
monde s'arrache les jeunes qui sortent de formation », confirme Véronique Lamblé, présidente d'Aprecialis et prédécesseur de Jean-Marie Nessi à la tête de l'Institut pendant un an (le poste de président ne peut être statutairement occupé plus d'un an sauf à postuler pour un second mandat six ans plus tard).
De la calculette au conseil
Avant de recevoir les actuaires du monde entier du 28 mai au 2 juin pour leur 28e congrès international, les actuaires français peuvent donc se targuer d'une situation enviable. Évidemment,
tout n'est pas parfait et des problèmes se posent. La profession vit même actuellement un moment
qui devrait profondément influer sur son avenir. Il suffit en fait de suivre l'évolution de l'histoire actuarielle française récente, comparée à ce qui se passe à l'international, pour voir que ces changements risquent de s'accélérer.
La première évolution notable est l'apparition, depuis une vingtaine d'années, de cabinets indépendants d'actuaires conseils. Actuaris (1), Aprecialis, Fixage, Winter sont autant d'entreprises récentes au regard de l'âge de leurs principaux clients - compagnies et mutuelles. Aujourd'hui le conseil indépendant est pratiqué par 16 % des actuaires, tandis que 37 % travaillent dans des compagnies et mutuelles, que 9 % s'occupent de réassurance et 8 % s'affairent dans des caisses de retraite et des institutions de prévoyance.
Banque et finance comptent 16 % des actuaires enregistrés (essentiellement, d'ailleurs, dans le domaine de la gestion des produits structurés comme les dérivés). Pour être complet, il faut ajouter que 5 % des actuaires travaillent dans l'Administration et l'enseignement (ce qui inclut l'autorité
de contrôle, l'Acam). Le solde, 8 %, n'a pas communiqué à l'Institut des actuaires sa fonction actuelle.
Au total, l'assurance, la réassurance et la retraite-prévoyance emploient 54 % des actuaires du pays. C'est beaucoup plus qu'au Canada ou aux États-Unis, où le conseil indépendant s'est énormément développé et compte les plus gros bataillons d'actuaires. Dans le premier de ces pays,
44% des actuaires travaillent en cabinet de conseil et une proportion égale en société d'assurances ou de réassurance, un équilibre encore méconnu du Vieux Continent.
Les jeunes ont de beaux jours devant eux
Cette évolution vers le conseil ne va pas sans risques. Il arrive fréquemment qu'une entreprise demande à un cabinet d'actuaires de l'aider à définir ses besoins en retraite, santé, prévoyance, puis à mettre un programme d'assurance sur pied et, enfin, à choisir un assureur et à gérer le contrat. « De nouveaux clients oeuvrant dans des sphères d'activité non traditionnelles pour les actuaires remarquent et retiennent de plus en plus leurs services en raison de leur capacité à modéliser et à quantifier les risques de façon stochastique.
La gestion du risque est devenue un nouveau champ de pratique des plus prometteurs pour les actuaires. Il y a encore beaucoup à faire pour établir les lettres de noblesse de la profession à cet égard. Ces nouvelles applications des talents des actuaires donneront lieu, au XXIe siècle, à une augmentation exponentielle de la demande d'actuaires », estime Jean-Louis Massé, président de l'Association actuarielle internationale (2). « La palette du conseil s'élargit depuis quatre ou cinq ans. Par exemple, les organismes mutualistes et les institutions de prévoyance font plus souvent appel à nous », confirme Véronique Lamblé (Aprecialis). Le décret sur l'intermédiation (non publié lorsque nous mettions sous presse) pourrait aussi avoir des conséquences sur cette profession en poussant vers le statut de courtier ceux qui conseillent, voire sélectionnent, des solutions d'assurances. Certains actuaires, surtout salariés des assureurs, voudraient que l'actuariat « n'y perde pas son âme ».
Le savant rencontre Machiavel
Car dans les compagnies, les problèmes ne sont pas tout à fait les mêmes. Les actuaires sont davantage confrontés à une image parfois trop technique. « L'actuaire de compagnie doit, à mon sens, avoir une approche encore plus large. Il doit développer une vision globale de toute la chaîne de valeur de l'assurance : veille, analyse micro et macroéconomique, conception et rédaction des contrats, tarification, plan de réassurance, calcul des provisions... » estime Renaud Dumora,
directeur de l'actuariat et directeur prévoyance de BNP Paribas assurance. Il voit les choses en grand, et, comme ses confrères spécialisés dans le service, il observe que les actuaires sont de plus en plus ouverts sur le monde : « Ils doivent encore progresser en communication et en management. »
Même son de cloche pour Véronique Lamblé, François Lusson ou Jean-Marie Nessi. Car, si les actuaires conseils voient leur marché évoluer, ce sont pour les mêmes raisons que les actuaires des groupes d'assurances et de réasurance risquent de voir leur travail révolutionné. Déjà, avec
les normes IFRS et, surtout, avec les obligations de maîtrise du risque imposées par la loi sur la Sécurité financière et le décret sur le contrôle interne, le poids de l'actuariat, corps de spécialistes de l'évaluation du risque, ne cesse de s'accroître. Avec Solvabilité II, qui pourrait leur donner un statut réglementé, certifiant en particulier les modèles internes des assureurs, ce poids va tout simplement devenir énorme.
« Ce ne sont pas les seuls enjeux. Il ne faudrait pas oublier les nouveaux risques : le terrorisme, les risques technologiques, la judiciarisation, la longévité... À l'avenir, les actuaires s'investiront encore plus et de manière toujours plus structurée sur ces sujets », estime Renaud Dumora.
Reste que l'actuariat n'est pas la solution à tout. Les actuaires se sont lancés dans la maîtrise d'instruments modélisant mathématiquement les comportements, « stochastiques », disent les spécialistes. Il va leur falloir aller plus loin. Le risque terroriste, souvent cité, est un bon exemple : il ne peut se comprendre sans une formation en sciences politiques que même les IEP ne donnent plus ou très rarement.
Et en transcrire les effets peut produire des résultats saisissants, comme la théorie de l'équilibre des forces politiques à sommes nulles de Talcott Parsons (repris de Newton), qui inspira Zbigniew Brzezinski (3). Ou encore le principe Input-Output (rien de moins que la force de réaction d'Archimède), repris par David Easton dans son schéma d'action sociale qui inspira Henry Kissinger (4). Il faudra encore bien des études pour améliorer tout cela et comprendre comment naît et se matérialise le mécontentement avant de l'intégrer, par exemple, dans un modèle de tarification.
L'actuaire devient douloureusement responsable
D'ailleurs la formation des actuaires pourrait connaître une profonde évolution dans les années à venir : « L'AAI étudie ces temps-ci, en collaboration avec la Banque mondiale, un projet d'examens professionnels pour l'obtention du titre d'actuaire. Ce projet nécessitera l'étroite collaboration des associations d'actuaires, récentes et futures, dont la tâche d'accréditer de nouveaux professionnels de l'actuariat au niveau national pourrait se trouver grandement facilitée par cette initiative », raconte Jean-Louis Massé (AAI).
En fait, on entrevoit déjà la solution : si la modélisation sociologique pure est impossible parce que trop de paramètres entrent en jeu, on ne modélisera plus que les effets sur la base de l'expérience. Il est vrai qu'il est déjà difficile de modéliser le comportement de l'épargnant français face au risque de taux. Alors, celui de l'islamiste radical, du guérillero sendériste(5) en déshérence ou du nationaliste insulaire méditerranéen (dont on sait seulement depuis « Astérix » qu'il est susceptible) est à l'évidence une mission impossible.
Nouveaux marchés, nouvelles techniques, nouveaux risques, l'actuariat entre dans une ère passionnante. Mais il lui faudra en payer le prix. L'actuaire d'aujourd'hui ne peut plus se contenter de produire du chiffre. Il lui faut, pour accroître encore la valeur ajoutée qu'il apporte à la chaîne de
l'assurance, devenir un peu sociologue, un peu gestionnaire et un peu plus communicant.
L'actuaire va aussi se découvrir responsable, au sens douloureux du terme. Car le jour où Solvabilité II lui accordera une place officielle dans la certification, donc un marché captif, il lui faudra aussi engager juridiquement sa responsabilité. Davantage qu'aujourd'hui. Les actuaires, disent déjà les mauvaises langues, pourront toujours modéliser leur propre risque. Plus sérieusement, il leur faudra
s'appuyer sur des règles strictes.
Des experts du risque internationaux
Et si l'évolution vers un rôle de « généraliste » repousse un peu les gens de cet univers de spécialistes, c'est pourtant bien la tendance de fond, même si, homme ou femme (elles représentent tout de même 28 % de l'actuariat français), l'actuaire est encore fondamentalement un mathématicien de haut niveau, souvent ingénieur, sortant d'une grande école (Polytechnique,
les Mines...) ou un universitaire de haut vol.
Sur ce plan, les choses ne changeront pas, car c'est le fondement même du métier, mais il leur faudra élargir l'horizon et jouer le jeu. Devenir des « experts du risque », comme le dit Renaud Dumora (BNP Paribas assurance). Mais alors, les actuaires français doivent aussi entrer dans les structures internationales, faire de la recherche, publier, se montrer, faire valoir leurs thèses. Ce qui n'est pas souvent possible, parce que, la ressource étant rare, les assureurs répugnent à s'en séparer, même pour quelques jours. C'est bien dommage, car la France se prive dès lors de voix
de haut niveau dans les instances internationales.
C'est ainsi que les solutions de la future Solvabilité II seront certainement largement fournies par les Anglo-Saxons, omniprésents. C'est dommage aussi parce que le modèle français, qui met un contrôle d'actuaires face à des actuaires assureurs, permet des échanges qui n'existent pas forcément ailleurs. Il va aussi falloir que l'Institut des actuaires poursuive son chemin et continue à se renforcer, en accueillant des personnes morales, comme le projette Jean-Marie Nessi, ce qui lui donnera des moyens supplémentaires. « La nouvelle structure ne prendra pas la forme d'un ordre, car, aujourd'hui, les gouvernements se méfient des ordres professionnels, mais c'est un peu vers cela que nous tendons », explique le président de l'Institut.
KARIM NATOURI
COMBIEN COÛTE UN ACTUAIRE?
Ce qui est rare est cher. Et les actuaires, qui sont approchés par les entreprises bien avant leur sortie de l'école, n'ont aucun mal à se caser, avec des niveaux de rémunération intéressants.
- En France, un jeune peut ainsi espérer un premier salaire brut annuel aux alentours de 35000 à 37000 €. Le même, dix ou quinze ans plus tard, pourra tabler sur 70000 à 75000 €, voire plus si sa carrière brille déjà de quelques succès. Il est vrai que les études sont longues, jusqu'à sept ans au total pour les cursus les plus développés, et démarrent avec un fort bagage mathématique : maths sup', maths spé' sont souhaités, quand on ne demande pas une maîtrise.
- Avantage au Nouveau Monde, les salaires aux États-Unis sont plus généreux, d'après le département américain du Travail. Le salaire moyen d'un débutant était de 41400 € en 2005 tandis que le salaire moyen pour l'ensemble de la profession s'élevait à près de 60000 € en 2004, avec 50% des actuaires gagnant entre 42400 et 84000 €, hors primes, bonus et stock-options, bien sûr...
LE TOUR D'EUROPE DES ACTUAIRES DES POUVOIRS DISPARATES
Mondialement, la profession d'actuaire se porte bien et, en France, encore mieux. Le modèle français permet des échanges qui n'existent pas forcément ailleurs. Hélas, les Français étant souvent confinés dans les compagnies, leur voix est couverte par celle des Anglo-Saxons, omniprésents dans les instances internationales.
ROYAUME-UNI
- Nombre d'actuaires(1) : 7908
- Le rôle de l'actuaire y est très institutionnalisé. L'actuaire a un travail de certification des comptes qui doivent ensuite être soumis aux autorités. Les actuaires britanniques suivent un guide de bonnes pratiques et d'un code d'éthique. Le pays, secoué par le scandale Prudential, s'est lancé dans une profonde réflexion, qui a abouti en mars 2005 à un rapport sur la profession actuarielle.
ALLEMAGNE
- Nombre d'actuaires(1) : 2420.
- À l'instar de leurs collègues d'outre-Manche, les actuaires d'outre-Rhin sont bien équipés et disposent à la fois d'un rôle statutaire reconnu par des missions de certification officielles des comptes des assureurs (provisions, marges de solvabilité, transferts...). En revanche, ils n'y sont pas dotés d'un code de conduite leur fournissant un cadre de travail ni d'un code d'éthique.
FRANCE
- Nombre d'actuaires(1) : 1484.
- La France ne réserve aucun rôle de certification des comptes ou d'opérations particulières aux actuaires, qui n'ont droit qu'à de brèves mentions dans le code des assurances. L'Institut des actuaires vient cependant de se doter à la fois d'un code de conduite et d'un code de déontologie.
PAYS-BAS
- Nombre d'actuaires(1) : 803.
- L'actuaire néerlandais certifie également les comptes soumis aux autorités, même si sa mission
n'est pas aussi étendue qu'au Royaume-Uni ou qu'en Allemagne. Ils sont eux aussi dotés d'un code de conduite assez détaillé, mais ils ne disposent pas encore d'un code d'éthique.
ESPAGNE
- Nombre d'actuaires(1) : 1823.
- Les actuaires espagnols ont eux aussi un rôle de certification des comptes, mais plus limité qu'au Royaume-Uni ou qu'en Allemagne, et ils doivent soumettre les comptes certifiés aux régimes de retraites, lesquels les soumettent à leur tour aux autorités de contrôle. À côté de cela, ils ne disposent pas encore ni de code de conduite ni de code d'éthique.
ITALIE
- Nombre d'actuaires(1) : 215.
- En Italie, l'actuaire n'a aucun rôle statutaire réglementairement reconnu. Il ne certifie pas de comptes ou d'opérations. L'actuaire ne dispose pas non plus d'un vrai code de conduite ou d'un code de déontologie. Dans le cadre d'un régime de retraite cependant, son rôle est encadré par quelques règles édictées par la Banque d'Italie.
(1). Il s'agit du nombre d'actuaires «pleinement qualifiés», au sens de l'Association actuarielle internationale. Ces chiffres sont donc inférieurs d'une part aux décomptes des organisations nationales, qui admettent parfois des statuts moins rigoureux, et, d'autre part, à la réalité. En effet, sauf au Royaume-Uni où c'est obligatoire, tous les actuaires ne s'inscrivent pas forcément à une association.
LES GROS BATAILLONS DE L'ACTUARIAT
Le banquier est l'un des mieux pourvus en d'actuaires(1) : ils y sont environ 170, dont une centaine d'actuaires diplômés, pour la plupart réunis dans la direction de l'actuariat et de la prévoyance de Renaud Dumora.
Ils seraient 180 actuaires ou chargés d'études. 160 personnes sont «rattachées à une fonction actuariat». Seulement 52 actuaires y seraient en poste.
(1). Si BNP Paribas peut fournir un chiffre relativement précis, c'est plus délicat pour les autres
groupes, qui ne centralisent pas la fonction. Pour comparer à l'international,Tillinghast et Mercer se
targuent tous les deux d'être le premier employeur d'actuaires au monde, avec chacun au moins
800 personnes.
TROIS QUESTIONS À...
François Lusson,président de Winter & Associés
«LES GENS VEULENT BIEN PRENDRE DES ENGAGEMENTS, MAIS ILS NE VEULENT PAS AVOIR DE SURPRISES»
1- Pourquoi ce besoin de plus en plus pressant d'actuaires?
D'abord parce que l'espérance de vie augmente, ce qui pose la question du financement de la retraite, la santé et la dépendance. Ensuite parce que les opérateurs veulent bien prendre des
engagements, mais ils ne veulent pas avoir de surprises. Il faut contrôler le risque, le circonscrire dans des limites connues et acceptées par l'émetteur de la promesse et celui qui la reçoit. D'où
un besoin de dialogue : dans le suivi des régimes de retraite ou de prévoyance, notre rôle consiste aussi à faire partager le diagnostic, puis les pistes de solutions avec les partenaires sociaux.
2 - Comment évolue le conseil actuariel?
Pour les organismes assureurs, au-delà du conseil « pointu », notre métier consiste à présent à assister la conduite des projets complexes. Nous allons vers de l'assistance à maîtrise d'ouvrage
en assurance, avec la double casquette : métier et organisation. Le conseil aux entreprises se développe et couvre toute l'assurance de personnes et le suivi de la gestion financière. Au-delà de la recherche par appels d'offres de solutions d'assurances, nos clients nous demandent fréquemment
d'envisager la délégation de gestion.
3 - Cela ne vous pose pas un problème de statut?
Le décret attendu sur l'intermédiation risque de nous imposer de devenir aussi courtiers ; nos clients depuis toujours associent le service rendu au coût - visible - de nos prestations. Ce nouveau statut n'est pas pour nous de nature à changer la donne.








