« Il est temps de revoir le cadre conceptuel du système financier »
Mots clés : - Solvency 2
Âgé de 54 ans, diplômé de l'École Centrale (1979) et de l'Institut d'études politiques de Paris (1981). Titulaire d'un DEA de mécanique des sols et de structures. Ingénieur au Commissariat à l'énergie atomique et à Électricité de France sur des sujets de dynamique sismique puis d'ingénierie. 1985 Il exerce des activités financières chez EDF puis comme directeur général de l'Union de garantie et de placement. 1991 Directeur général de la société de gestion BTP Investissements. 2001 Il rejoint le groupe SMABTP pour prendre en charge les finances et l'assurance de personnes. Il en est actuellement le directeur général délégué. Certains assureurs pronostiquent la mort des fonds en euros. Ce risque existe-t-il ?
Je ne serais pas si catégorique. Toutefois, il ne faudrait pas que le cadre législatif conduise à leur disparition. Lorsqu'on inscrit sa gestion dans des normes comptables IFRS (International financial reporting standards) et un cadre prudentiel tel que Solvabilité 2, le risque existe.
Pourquoi ?
La principale caractéristique du point de vue financier du fonds euros est sa garantie permanente en capital. Pour nos clients, cette garantie donne à ce produit une nature de placement d'épargne et non d'investissement financier. Or, la logique interne des nouvelles normes prudentielles et comptables est celle de l'investisseur financier. Fondées sur la nécessité de trouver à tout élément une « juste valeur » de transaction, elles appréhendent mal le métier de l'assureur. En particulier, si elles prennent en compte la capacité instantanée de mutualisation entre les clients, elles reconnaissent mal la mutualisation temporelle, au fil du temps, qui fonde l'aptitude reconnue des assureurs à gérer des engagements et des actifs sur le long terme. Sans mécanisme de lissage, délivrer une garantie en capital à tout moment devient très onéreux en termes d'immobilisation de capital. Recourir à des instruments de couverture ne l'est pas moins. L'introduction de ces contraintes ne fera qu'alourdir les frais de gestion sans contrepartie avérée. Cela réduira d'autant la performance globale au profit des assurés.
Si la baisse des rendements offerts sur les fonds en euros s'accentue, l'assurance vie aura-t-elle encore un intérêt ?
Mon analyse, c'est que la notion de rendement n'est pas prioritaire pour l'assuré. Les fonds en euros correspondent à un besoin réel de la clientèle, celui de se constituer une épargne disponible pour financer différents projets programmés ou pas : l'achat d'un logement, le financement des études, la préparation à la retraite ou la transmission. L'assurance vie permet cela, avec une protection du capital en même temps qu'une disponibilité des sommes à tout moment. Les notions de souplesse, de disponibilité et de sécurité sont essentielles pour ce placement.
Quelle est la nature des travaux que vous menez avec des scientifiques sur la maîtrise du risque ?
Nous avons organisé, fin novembre 2009, un colloque à la SMABTP avec l'Université de la Sorbonne et la Maison des sciences de l'homme (MSH). Nous y avons présenté les résultats de travaux pluridisciplinaires menés pour comprendre la défaillance des outils communément admis pour maîtriser le risque. Le transfert massif de fonds publics depuis la crise donne une idée de la surestimation dramatique des actifs financiers dans les années précédentes, alors même que le secteur n'avait jamais autant dépensé en moyens de contrôle et de calcul.Pourquoi alors cet échec des dispositifs actuels de régulation prudentielle, comptable et de gouvernance du système financier ? Parce que l'incertitude est mal pensée. Actuellement, il y a un consensus sur une représentation erronée de l'incertitude que l'on peut qualifier de brownienne (modèles de mathématiques financières pour mesurer les aléas, Ndlr) et qui, devenue dominante dans les années 1970, sert de fondement rationnel à l'ensemble de ces normes. Pour utiliser la terminologie en usage, il est vraiment temps de revoir le cadre conceptuel du système financier.
Quel est l'impact pour l'assurance ?
Il est énorme. Notre activité, que ce soit côté actif ou passif, est principalement de porter des engagements pour le futur. Se prononcer sur l'incertitude que celui-ci apporte est donc crucial. Or, sa représentation au coeur des dispositifs actuels suppose que les variables évoluent principalement de façon continue, sans rupture. Elle permet de fonder la validité de mesures de risque optimistes, et de croire pouvoir le maîtriser en continu, créant ainsi une illusion prudentielle.
En revanche, par exemple, le simple fait d'admettre qu'il existe une incertitude réelle aurait pour conséquence de maintenir une part non réductible de risque sur la valeur future des actifs, empêchant le prix de marché actuel de condenser toute l'information sur ce risque futur. Cela mettrait fin au dogme actuel qui assimile les prix fournis par les marchés financiers et l'information comptable. On cesserait de penser l'entreprise dans une perspective marchande instantanée, c'est-à-dire statique. Les comptes de résultats pourraient retrouver une signification économique et mettre en évidence la vie de l'entreprise et des bases de son modèle d'activité.
Et au niveau prudentiel, que conviendrait-il de changer ?
L'incertitude ne permet pas de fonder la sécurité sur un calcul de risque dans chaque société, comme l'imposent Bâle 2 et Solvabilité 2. La sécurité générale ne peut être l'addition de celle de chacune des sociétés. Elle doit être pensée globalement. Aussi proposons-nous que les fonds propres réglementaires dépendent de la nature de l'engagement et non du calcul de sa qualité. Ceci permet de constituer une protection globale systémique portée à due concurrence par chacun.
De plus, ce dispositif simple respecte une réelle égalité des conditions concurrentielles, quelle que soit la taille des sociétés. La performance serait ainsi liée davantage à la capacité de l'entreprise à sélectionner et à gérer les risques.
Vous espérez être entendu ?
Certes, il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, mais, optimistes, nous dirons avec Victor Hugo que « rien n'arrête une idée dont le temps est venu », car nous pensons que nos économies ont payé trop cher le maintien de conceptions qui ont montré leurs limites. Toutefois, il faut du temps car, comme le faisait remarquer Einstein, « il est plus difficile de désagréger un préjugé qu'un atome ».
Mais la forte cohérence de la démarche scientifique pluridisciplinaire que nous avons pu mener, à notre modeste niveau, nous laisse de l'espoir.







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