Réassurance : pandémie, la menace fantôme ?

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La revue des risques sous Solvabilité 2 pousse davantage d’assureurs à couvrir leurs portefeuilles santé et prévoyance contre ce risque qui ne peut être réassuré par un traité classique.


SPL / age fotostock

« Le monde doit se pré­parer à une pandémie mondiale » : la mise en garde est signée Bill Gates. Lors de la conférence de Munich sur la sécurité en février 2017, le fon­dateur de Microsoft a tenu à ­alerter la communauté internationale sur la probabilité qu’une catastrophe de type grippe « espagnole » ou virus Ebola se produise à l’échelle du globe « dans les dix à quinze ans à venir ». Et d’avertir : « La perte annuelle qu’une pan­démie provoquerait pourrait ­atteindre 570 Md$ [NDLR : 486 Md€] ».

Caractérisée par la propagation graduelle et imprévisible, tant en termes d’ampleur que de durée, d’une maladie infectieuse à l’échelle planétaire, la pandémie nécessite une couverture spécifique qui ne peut être prise en charge par un traité de réassurance catastrophe classique. Elle est encore peu couverte en France : seuls 23 % des portefeuilles de prévoyance sont réassurés contre ce risque, selon les estimations du courtier Aon Benfield. Mais, depuis l’entrée en ­vigueur de la directive européenne Solvabilité 2 en 2016, la demande pour des traités de réassurance spécifiques est croissante. « Jusqu’ici, les assureurs connaissaient l’existence de ce risque mais ils semblaient prêts à composer avec. L’entrée en ­vigueur de Solvabilité 2 les a ­obligés, notamment au travers de l’Orsa, à passer en revue tous les chocs et aléas possibles au bilan. Cela explique la forte demande récente pour ces couvertures. Les assureurs testent le marché dans un premier temps, avec des ­garanties stop loss ou des protections aggregate », explique Patrick Duplan, délégué général de l’Apref (Association des ­professionnels de la réassurance en France).

Qu’est-ce que le risque pandémique ?

La pandémie est une maladie infectieuse due à l’apparition d’un nouveau virus, qui touche la population d’une zone très étendue du globe et dont on mesure le risque par le taux de létalité, c’est-à-dire la proportion de personnes décédées parmi celles ayant contracté l’infection. Le plan d’alerte de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) distingue sept phases de propagation d’un virus, la phase 6 étant celle de la pandémie et la phase 7 celle de l’extinction. Après la mauvaise gestion de la grippe A H1N1, la France s’est dotée en 2011 d’un plan d’action national découpé en quatre phases, la phase 4 étant celle de la fin de la flambée épidémique. Les triggers – seuils déclencheurs – des traités de réassurance contre la pandémie correspondaient initialement à la phase 6 OMS. Ils sont désormais activés lorsque les pouvoirs publics reconnaissent la phase 3.

Économiser des fonds propres

Après avoir passé ces risques en revue, Mutex a ainsi souscrit une couverture pandémie pour la ­première fois l’an dernier. « Nous nous couvrons en matière de risque décès contre la probabilité de verser des capitaux supplé­mentaires. Le choc sous Solvabilité 2 de la mortalité pandémique est deux fois supérieur au taux moyen de mortalité », explique Jean-Pierre Costa, responsable actuariat de Mutex. Bien que la réassurance ait un coût, elle a permis à la ­société mutualiste d’économiser des fonds propres. « Nous souhaitions augmenter notre ratio de solvabilité car nous opérons sur des marchés concurrentiels. Pour les appels d’offres, les clients scru­tent le ratio SCR. Nous avons ga­gné quelques points de SCR grâce à la réassurance », ­ajoute-t-il.

Si Mutex s’est aussi décidée à franchir le pas, c’est que le prix de ce type de couverture a considérablement baissé. « À l’époque de la pandémie de SRAS en 2004, ces couvertures étaient hors de prix », témoigne Jean-Pierre Costa qui travaillait alors au sein de la branche santé d’AGF.

En 2009, en effet, la branche assurances du groupe bancaire BPCE se souvient avoir payé le prix fort pour sa couverture pandémie, juste après l’épisode de la grippe A H1N1.

Seul Axis Re, réassureur basé à Singapour qui dispose d’un ­bureau en France, leur propose alors une solution. « À l’époque, il s’agissait d’un marché avec peu de capacités et des tarifs élevés », racon­te Laurent Griveau, directeur de la fonction actuarielle réassurance et ­gouvernance des données de Natixis Assurances. Depuis, un nouveau traité a été souscrit auprès d’un pool de trois réassureurs. « Aujourd’hui, une dizaine de réassureurs sont sur ce marché spécifique, ce qui nous a permis de benchmarker notre couverture et le prix du traité », explique ­Laurent Griveau. « Pour baisser les prix, nous jouons sur la durée avec des traités pluriannuels et des clauses de révision : si le risque est revu à la baisse, il en va de même du prix », explique Arnaud Chevalier, directeur département vie accident et santé d’Aon ­Benfield. La couverture pluriannuelle permet également de « s’immuniser contre le traitement médiatique du risque pandémique qui génère de la volatilité dans les prix ».

Les pandémies mondiales

  • 1918-1920 La grippe « espagnole » 20 à 40 millions de morts.
  • Depuis 1983 Le Sida, virus du VIH 40 millions de morts à ce jour.
  • 2003-2004 Le SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) 800 morts.
  • 2009-2010 La grippe A H1N1 20 000 morts.
  • 2014-2015 La fièvre hémorragique Ebola 11 000 morts.

« Catastrophisme » et scepticisme

Tout le monde se souvient de la déferlante médiatique sur la grippe A H1N1. Alors que l’on n’avait pas connu de pandémie meurtrière depuis la grippe « espa­gnole » en 1918, le risque a refait surface en juin 2009.

L’OMS a relevé son alerte au degré maximal – niveau 6 – concernant ­l’épidémie de grippe A H1N1. Cette grippe « mexicaine » a alors pris le statut de pandémie mondiale. La France a appliqué le principe de précaution et lancé une ­campagne de vaccination de masse en octobre 2009, 94 millions de doses ont été commandées. Le résultat a été un flop : le pic pandémique était déjà passé et les doses de vaccin nécessai­res, fixées au nombre de deux par patient, ont été surestimées. Moins de 10 % de la population s’est fait vacciner. La ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, a été pointée du doigt pour sa mauvaise gestion : la Cour des comptes a estimé le coût de la campagne à 660 M€. La polémique sur le « catastrophisme » imputé aux médias et aux pouvoirs publics lors de cet épisode n’a fait qu’accroître, dans l’opinion, le scepticisme sur le risque de pandémie. « Nous nous posons toujours la question du renouvellement de ce traité. Pour l’heure, et à notre niveau de couverture, il n’y a pas encore eu de sinistre », confie Laurent Griveau. « Malgré tout, nous maintenons la décision de couverture de ce risque de pointe », ajoute-t-il. Car, si elle est imprévisible par nature, la pandémie peut coûter très cher. Un ­million de cas de grippe coûte 100 M€, estime Jean-Pierre Costa. « La pandémie n’est pas forcément quelque chose d’exotique. La question c’est son ampleur et sa gravité », souligne-t-il.


Laurent  Griveau

Laurent Griveau

Directeur de l’actuariat de Natixis Assurances

Diplôme de l’Institut de science financière et d’assurances. Membre de l’Institut des actuaires français. Plusieurs fonctions au sein de Cardif. Plusieurs fonctions au sein de [...]

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article extrait de l’argus de l’assurance

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