La réassurance attend le choc de Solvabilité 2

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- Les futures règles de solvabilité vont permettre de mieux piloter les risques. - En donnant aux assureurs les moyens de choisir produit par produit entre l'immobilisation de capitaux propres et la réassurance. - Ce qui risque de modifier profondément le marché.

L'assurance et la réassurance vivent de concert depuis le xive siècle. Depuis la première opération connue, au moins, la réassurance partielle d'un voyage de Gènes à Sluis, aux Pays-Bas, ces deux métiers ont évolué ensemble ; ils ont construit leurs rapports sur l'idée simple que le risque dilué est moins létal que le risque concentré.

La lutte des taux

 

La pratique moderne, c'est de réassurer les risques catastrophiques, les pointes. Les risques fréquents sont conservés - c'est l'essence du métier d'assureur. Du coup, les traités proportionnels sont devenus extrêmement rares en France. Et 90 % ou 95 % de la réassurance des affaires hexagonales font l'objet de traités facultatifs. L'équilibre ainsi trouvé permet, en plus, d'ajouter facilement un paramètre supplémentaire à l'équation - le coût de l'argent. Lorsqu'il est élevé, le recours à la réassurance s'impose, le risque est transféré. Lorsque l'emprunt, direct ou obligataire, et l'émission d'actions coûtent peu, ils sont privilégiés et le risque reste dans les comptes de l'assureur.

Mais cela crée un problème : dans les années quatre-vingt-dix, les assureurs ont ainsi souffert de capitaux propres trop élevés, ne leur permettant pas d'afficher les mêmes rentabilités boursières que les banques. En conséquence, les assureurs devaient payer plus cher leur financement, offrir des taux de rendement plus élevés que ceux des banques pour leurs émissions obligataires, par exemple. D'où l'idée de Solvabilité 2 : un nouveau système d'évaluation du couple risque/capital mis en couverture. En permettant une meilleure connaissance des risques portés par l'assureur et du comportement de ces risques, cette réglementation doit permettre de faire baisser le besoin en fonds propres.

Des assureurs déjà armés

 

Solvabilité 2 pourrait donc modifier le besoin en réassurance, soit en quantité, soit en qualité. « Solvabilité 2 tendrait à une exigence de capital supérieure à ce qui est réglementairement exigé aujourd'hui. Mais, en réalité, nombre de sociétés ont déjà des capitaux propres bien supérieurs à ce qui est exigé », remarque Jean-Luc Besson, directeur des risques de Scor. Pour lui, ce qui innove, « c'est que la prise en compte réglementaire de la réassurance change. Auparavant, le bénéfice de la réassurance était limité à 50 %. Avec Solvabilité 2, les cédantes pourront comptabiliser totalement le transfert de risque à la réassurance, avec la seule pondération du risque de crédit que représente le réassureur », explique-t-il, en faisant remarquer que, dans QIS 4, était incluse une formule liant la dispersion des réassureurs et leur notation comme mesure du risque de crédit.

On peut considérer que la notation n'est pas forcément - surtout par les temps qui courent - le critère discriminant le plus pertinent qui soit. En tout état de cause, « le processus Solvabilité 2 devrait accroître le besoin en capitaux propres sur les risques les plus volatils. Il devrait augmenter par rapport à la réglementation actuelle, créer un besoin de diversification de la réassurance à la fois au travers des modèles internes et de la réglementation sur les groupes d'assurances. Et il va donner plus de poids à la maîtrise du risque de crédit. Ce sont a priori trois éléments qui devraient concourir à un accroissement de la demande de réassurance », estime Jean-Luc Besson.

Le réassureur, c'est naturel, prêche pour sa paroisse. L'assureur a une vision plus modérée. « L'effet le plus visible de Solvabilité 2, c'est de nous obliger à prendre en compte la probabilité de sinistre maximal bicentenaire », constate Christophe Graber, directeur des cessions externes de réassurance de Groupama. Les assureurs vont devoir se protéger non plus contre le sinistre maximal sur cent ans, mais sur deux cents ans. Sachant que les tempêtes de 1999 ne sont même plus considérées comme risque centenaire, alors qu'elles avaient transpercé les protections de réassurance de la plupart des cédantes, cela veut bien dire que, sur ce genre de sinistre, il va falloir trouver des solutions permettant de se protéger pour plus de deux fois leur coût actualisé...

« Cela peut aussi conduire à de nouvelles formes de couverture, titrisation et appel aux marchés financiers, voire "swaps" de risques [échange], la titrisation représentant certes un risque financier, mais qui n'est pas corrélé avec le risque météo des tempêtes », estime Christophe Graber. Groupama a déjà choisi de ne se protéger que contre les pointes et, surtout, contre celle à laquelle le groupe est le plus exposé - le risque de tempête. La titrisation a été une solution au problème. Tout dépend ensuite de l'orientation stratégique donnée par la direction générale. Avec, en ligne de mire, de choisir d'immobiliser du capital ou de payer une prime soit à un réassureur soit à un banquier titriseur.

Où placer le curseur

 

Il est d'ailleurs possible que les mutuelles en bonne santé choisissent la voie de l'immobilisation des fonds propres, elles qui ne sont pas soumises à la tyrannie des rendements exigés pour les entreprises cotées. Mais si elles sont peu diversifiées, elles auront intérêt à s'alléger un peu de leur risque principal. Après, il y aura aussi une question de moyens. L'utilisation de modèles internes, mêmes partiels, permettra de mieux appréhender le risque concerné. « Les modèles internes permettront de quantifier précisément le besoin en fonds propres d'une activité et, donc, d'en piloter la réassurance », note Nicolas Thévot, manager assurance au sein du pôle conseil d'Alti. Les utilisateurs d'un modèle interne « verront précisément où mettre le curseur entre la conservation ou l'externalisation du risque et sa réassurance », ajoute-t-il.

Le nantissement va devenir un service payant

 

Un tel bouleversement est aussi de nature à faire évoluer la gamme des produits de réassurance. Certes, tout le monde n'est pas d'accord sur la portée de cette évolution. Luc Malatre, directeur général de Willis Gras Savoye Re, y voit l'opportunité du développement de produits qui vont trouver un nouvel intérêt, comme les couvertures multipérils, la titrisation, les couvertures collatéralisées... Michel Hideux, directeur général du courtier Aon Re Global en France, et Jean-Luc Besson estiment, eux, que les garanties exotiques le resteront. L'opposition de points de vue est normale. Sur le marché, Willis Gras Savoye Re est un challenger, loin de peser aussi lourd qu'Aon Re, numéro un mondial du courtage de réassurance. C'est le face-à-face entre celui qui veut prendre des parts de marché et celui qui détient le plus gros morceau du gâteau. Ou entre celui qui doit utiliser toutes les armes imaginables, et celui qui peut attendre que les autres aient déjà expérimenté.

Les bouleversements ne vont pas manquer, mais tout le monde n'est pas d'accord sur leur nature. Les couvertures multipérils sont une des solutions les plus souvent avancées, mais si les cédantes américaines semblent tentées, les Françaises sont plus prudentes. Et pour les réassureurs, l'avantage ne paraît pas évident, « autant faire du "quota share" », estime Jean-Luc Besson. Pour Michel Hideux, « la règle de dispersion des réassureurs peut aller à l'encontre de la volonté de ces derniers d'avoir des parts toujours plus importantes dans les programmes des cédantes ». Davantage de réassureurs dans un programme veut dire des parts plus petites. Mais d'un autre côté, les réassureurs présentant les meilleures garanties de crédit seront très recherchés.

Le prix de l'argent devient une question centrale. Le nantissement des engagements par le réassureur, qui n'ont jamais été obligatoires, mais seulement fortement recommandés si la cédante voulait pouvoir réduire de 50 % l'exigence de fonds propres sur les risques transférés, a été officialisé par la directive réassurance. Dans la pratique, les nantissements survivront. C'est simplement un service qui va devenir payant.

Plus de formalisme

 

La liste des changements n'est pas close. Le principal est, peut-être, que le formalisme des relations va s'en trouver renforcé. « Nous y sommes déjà », estime Michel Hideux. « Cela a commencé il y a bien des années, juge Luc Malatre. C'est un changement qui s'est amorcé il y a longtemps ». « Solvabilité 2 devrait concourir fortement à améliorer la connaissance et la gestion des risques et professionnaliser encore plus les rapports », affirme Jean-Luc Besson. « Notre métier va devenir de plus en plus difficile », remarque tout simplement Christophe Graber.

Les enjeux ne sont plus les mêmes : au départ de Solvabilité 2, figure l'objectif d'une amélioration du rendement des fonds propres de l'assureur. Si l'objectif est atteint, l'assureur voit, mécaniquement, baisser ses coûts de financement et, donc, en théorie, il a moins besoin de recourir à la réassurance. Le raisonnement reste toutefois théorique. D'abord parce que le coût de l'argent n'est pas lié qu'à la qualité de l'émetteur de titre, il dépend aussi du contexte économique du moment, et cela n'est pas maîtrisable. Ensuite, la baisse du besoin en fonds propres sous Solvabilité 2 n'apparaît probable que pour les grands réassureurs dommages aux portefeuilles diversifiés. Pour les autres, il faudra probablement un peu plus de capital immobilisé qu'aujourd'hui. Les petits et moyens assureurs, ou même les gros insuffisamment diversifiés, auront toujours besoin de réassurance.


Christophe Graber

Christophe Graber

Directeur général de la Réunion aérienne et de la Réunion spatiale

Christophe Graber est né en 1966. Diplôme de l'Institut Européen d’Etudes Commerciales Supérieures de Strasbourg. Diplôme du Centre des Hautes Etudes d'Assurance (CHEA). 1989-96 : [...]

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article extrait de l’argus de l’assurance

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