[DOSSIER] Pourquoi l’assurance s’intéresse à la Blockchain 2/2

Blockchain : « L’assurance traditionnelle pourrait être menacée par de nouveaux entrants »

Blockchain : « L’assurance traditionnelle pourrait être menacée par de nouveaux entrants »
Nadia Filali, responsable du développement des mandats et des offres à la Caisse des dépôts, et Laurent Benichou, directeur de l’innovation et de la prospective d’Axa

Nadia Filali, responsable du développement des mandats et des offres à la Caisse des dépôts, et Laurent Benichou, directeur de l’innovation et de la prospective d’Axa, font partie d'un collectif de 17 groupes financiers qui réflechissent aux applications potentiels de la blockchain dans leur métier. Interview croisée.

Qu’est-ce que la blockchain ? Pourquoi l’assimile-t-on au Bitcoin ? Laurent Benichou (directeur de l’innovation et de la prospective d’Axa) :
La blockchain est un registre partagé et décentralisé de transactions. Chaque bloc est lié au précédent (d’où son nom) et constitue une actualisation du registre avec de nouvelles transactions. On a coutume de dire que la blockchain est la technologie sous-jacente de Bitcoin, le système de paiement peer-to-peer. Concrètement, lorsqu’un individu A veut payer un individu B, il envoie l’information de paiement de cette transaction à des noeuds, sorte de « passe-plats » dont la mission est d’informer l’ensemble du réseau de l’existence de la transaction en environ trois secondes. Charge ensuite à un « mineur » d’authentifier le plus rapidement – il est rémunéré pour cela – un ensemble de transactions (en validant que le payeur a les fonds nécessaires et en déclarant au réseau qui reçoit les fonds). Environ 10 minutes sont nécessaires pour qu’un ou des ordinateurs valident un bloc de transactions dans la blockchain de Bitcoin, la principale blockchain en activité aujourd’hui.

Nadia Filali (responsable du développement des mandats et des offres à la Caisse des dépôts) : La blockchain du Bitcoin a été imaginée et pensée dans une vision libertarienne et repose sur des concepts anti-jacobins qui sont assez perturbants au regard du fonctionnement de nos sociétés actuelles. Si le système est décentralisé, aujourd’hui il est réellement entretenu par un noyau de personnes qui assurent le maintien et l’évolution du coeur du protocole. Depuis 7 ans, elle reste une formidable expérimentation mais qui, en dehors du Bitcoin, n’a pas encore trouvé d’applications concrètes. Mais le potentiel technologique existe dans bien des secteurs.

Outre la crypto-monnaie, quelles peuvent être les applications concrètes de la blockchain ?
L.B. :
On peut identifier trois typologies d’usages possibles. La première relève de l’automatisation des process ou la traçabilité des produits dans les supply chain. En utilisant la blockchain Ethereum (voir glossaire page suivante), c’est ce que promet un acteur comme Provenance par exemple. La seconde concerne la preuve et le transfert de propriété. On peut citer Bitproof.io qui permet d’horodater n’importe quel document et menace de concurrencer les huissiers ou le fameux « cachet de la poste qui fait foi » sur le dépôt de documents (si tant est que les tribunaux acceptent ce type de preuve). Troisième application : le peer-to-peer applicable dans l’automobile et le logement. La société Slock.it promet de concurrencer AirBnB ou Hertz en connectant des verrous digitaux à la blockchain, permettant ainsi de réaliser de la location de pair à pair sans plateforme de mise en relation. Le locataire loue un appartement dans la blockchain, ce qui lui ouvre des droits d’accès à la maison (sans besoin de s’échanger des clefs de la main à la main). À la fin de la location, le propriétaire peut programmer dans la blockchain un appel (et un paiement) à une société de nettoyage pour nettoyer la maison pour le prochain locataire. In fine, c’est quasiment la maison qui se gère elle-même et est rémunérée pour assurer sa propre location.

N.F. : La blockchain pourrait également être utilisée par les états sur certains services administratifs ou processus de levée d’impôts et d’authentification. Certains pays explorent ce type d’applications notamment au Ghana avec la gestion du cadastre afin de résoudre certains problèmes de corruption, ou encore le chief digital officer du Royaume-Uni qui imagine les services administratifs et la gestion des taxes sur la base de blockchains. Au niveau européen, la taxe sur les transactions financières (TTF) pourrait, en théorie, être prélevée via cette technologie.

Comment garantir la fiabilité de cette technologie de stockage ?
L.B. :
La blockchain permet d’obtenir des transactions horodatées et immuables. Avec les smart-contracts, la technologie stocke un contrat et automatise sa mise en oeuvre. Grâce à une règle codée dans une blockchain, on peut, par exemple, conditionner un paiement à la réalisation d’un événement (orage de grêle et annulation de voyage…). L’événement en question est ensuite confirmé par un oracle, c’est-à-dire un tiers de confiance qui est en capacité de délivrer une donnée fiable. La fiabilité des données est essentielle, puisque une fois fournies à la blockchain, elles déclenchent de façon irrémédiable les règles dont elles dépendent. Il convient donc de bien veiller à ce qu’aucune donnée erronée ne puisse être utilisée.

Comment expliquer l’intérêt des pouvoirs publics et de groupes comme Axa et la Caisse des dépôts pour cette technologie ?
L.B. :
Dès 2013, lorsque le Bitcoin commence à devenir un phénomène mondial, je rédige une première note en interne. Deux ans plus tard, le buzz médiatique autour de blockchain ainsi que de nouveaux cas d’usage autres que Bitcoin m’ont aidé à pousser le sujet blockchain en interne. L’investissement d’Axa Strategic Ventures dans la société Blockstream m’a aussi beaucoup aidé. Je suis amené à nouveau à travailler sur le sujet avec le souci d’interpeller sur les menaces et les opportunités. Côté menace, la blockchain promet de faire émerger une assurance véritablement peer-to-peer, autrement dit, elle est susceptible de supprimer les gestionnaires de fonds et de sinistres que sont les assureurs. La menace est encore réduite dans la mesure où nous fournissons un service plus large que la stricte reventilation monétaire des primes perçues, mais si nous ne l’anticipons pas, l’assurance traditionnelle pourrait être menacée par des nouveaux entrants, comme Dynamis par exemple.

N.F. : Début 2015, Philippe Dewost, directeur adjoint à la Mission programme d’investissement d’avenir à la Caisse des dépôts (CDC), et moi, nous sommes intéressés à la technologie blockchain. Alors même qu’il n’y a pas encore d’application industrielle déployée à grande échelle, les principes portés intrinsèquement dans sa conception promettent une évolution du rôle des tiers de confiance. La Caisse des dépôts depuis 200 ans a la particularité d’être au service de l’intérêt général et d’être un acteur neutre, pérenne, apportant sécurité et transparence. Réfléchir aux évolutions et opportunités de nos services nous a semblé essentiel. Nous avons souhaité explorer par expérimentation les opportunités offertes par la blockchain, et il nous a également semblé essentiel de le faire à plusieurs. En effectuant le tour de la place, chez les assureurs et les banquiers, nous nous sommes aperçus que tout le monde réfléchissait de manière isolée. La décision a donc été prise de constituer un laboratoire collaboratif dédié à la blockchain, réunissant 17 partenaires – assureurs, banquiers et start-up – et d’y associer des régulateurs dont l’AMF et La Banque de France. L’objectif est d’identifier collectivement quels seront nos métiers demain.

Comment le secteur de l’assurance peut-il s’emparer de cette opportunité sans risquer de détruire de la valeur ?
L.B. :
Avec une base de données partagée et sécurisée, l’assureur peut tout à fait jouer le rôle d’oracle et devenir le déclencheur de paiement de primes de produits que les « disrupteurs » de notre secteur vont créer sur la blockchain. À l’instar des MVNO [NDLR : un opérateur de téléphonie mobile virtuel] dans les télécoms, nous récupèrerions une part de la valeur captée par ceux qui nous menacent. Nous pourrions aussi utiliser la blockchain pour lutter contre la fraude à la multiassurance auto, par exemple. C’est un projet que je dirige à l’heure actuelle et qui nécessiterait, pour être totalement opérationnel, une participation de tous les assureurs. Sur un plan opérationnel, avec les smart-contracts, il est possible d’envisager une gestion de sinistres automatisée, notamment pour les assurances paramétriques. De même, si l’État décidait d’investir cette technologie pour certifier les décès, on pourrait imaginer des contrats d’assurance décès complètement automatisés.

Elle est susceptible de supprimer les gestionnaires de fonds et de sinistres que sont les assureurs.

Laurent Benichou, directeur de l’innovation et de la prospective, Axa

 

La blockchain du Bitcoin a été imaginée et pensée dans une vision libertarienne et repose sur des concepts anti-jacobins...

Nadia Filali, responsable du développement des mandats et des offres, Caisse des dépôts

 

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