Catastrophes naturelles : la série noire continue

Catastrophes naturelles : la série noire continue
Desfoux / Andia.fr

Après les ouragans Irma et Maria aux Antilles, la France métropolitaine a connu une série de tempêtes hivernales suivie de fortes pluies et d’inondations. La répétition chronique de ces événements climatiques devient problématique. Explications.

Est-ce l’effet du réchauffement de la planète ou bien la loupe déformante des médias ? Les événements climatiques font plus que jamais la une des journaux. Après les ouragans Irma et Maria qui ont ravagé les Antilles à l’automne dernier, la France métropolitaine connaît une saison hivernale particulièrement agitée. L’année 2017 s’est clôturée par deux tempêtes hivernales de faible intensité, Ana et Bruno, tandis que la nouvelle année s’est ouverte sous les vents violents de Carmen et Eleanor, avant que des pluies record n’entraînent un nouvel épisode de crues et d’inondations.

Une accumulation problématique

Tout le monde l’assure, pourtant : ces tempêtes hivernales n’avaient rien d’inhabituel. Traditionnellement, entre les mois de décembre et février, l’Hexagone est traversé par des « dépressions secondaires ». Selon la Fédération française de l’assurance (FFA), Carmen et Eleanor ont causé 200 000 sinistres pour un coût total estimé à 200 M€. Une facture comparable au cyclone Egon qui a frappé le Nord de la France et de l’Allemagne un an plus tôt. Pour les assureurs dommages interrogés par L’Argus de l’assurance, le coût de ces tempêtes oscille entre 25 et 40 M€ chacun. « Ces événements font partie des phénomènes qu’il est habituel de constater dans une année climatique normale : nous avons en moyenne cinq tempêtes supérieures à 10 M€ par an, dont deux à trois à plus de 20 M€ », explique-t-on chez Axa France.

« Ces tempêtes ont généré des sinistres au coût moyen relativement faible. On a eu des arbres abattus, des tuiles arrachées, des vitres cassées… », abonde Stéphane Pénet, directeur des assurances dommages et responsabilités de la FFA. Des dégâts sans commune mesure avec les ravages des tempêtes Martin et Lothar en 1999 qui avaient vu se cumuler, à l’époque, des vents soufflant à plus de 170 km/h, des crues, de la submersion marine et des avalanches. De quoi marquer les esprits. D’ailleurs, depuis, les radars météos s’affolent dès que le vent souffle à plus de 100 km/h. « Aujourd’hui, la communication faite à l’occasion des tempêtes a un seuil d’alerte plus bas que par le passé », constatait dans nos colonnes, la semaine dernière, Thierry Derez, PDG de Covéa.

Alors, faux problèmes, ces répétitions d’événements climatiques ? Non. Car, si ces tempêtes ne sont pas plus intenses que par le passé, l’accumulation de ces phénomènes, en revanche, devient problématique pour les assureurs. Chez Axa France, les dommages provoqués chaque année par les épisodes de tempêtes, grêle, neige en France métropolitaine, et pris en charge par la compagnie, sont ainsi supérieurs de 15 % à la normale depuis 2013. « Nous avons la mémoire sélective : il y a toujours eu des événements climatiques ponctuels et cycliques. Mais il s’agit aujourd’hui de s’adapter à la fréquence de ces événements, ces sinistres à répétition alourdissent la gestion », concède Floréal Sanchez, chargé de mission IARD à la Macif.

Patrick Galois, prévisionniste À Météo France
« Ce scénario est amené à se reproduire »

  • La météo de cette saison hivernale est-elle exceptionnelle ?
    Nous venons de connaître une succession de tempêtes, avec des rafales soufflant à plus de 100 km/h, suivies d’un épisode de pluies fortes, ce qui entraîne généralement des phénomènes de crues. Si un hiver ne fait pas la règle, ce scénario est amené à se reproduire de temps à autre. En termes d’intensité, les tempêtes Carmen et Eleanor, qui ont balayé la France début janvier, sont toutefois loin du niveau exceptionnel de Martin et Lothar en 1999. Il s’agissait alors d’un phénomène multifactoriel, cumulant des vents forts, des crues, de la submersion marine et des avalanches. Cet épisode a accru l’intérêt des médias pour les événements climatiques. Ils agissent désormais comme une loupe déformante...
  • Le réchauffement climatique n’entraîne-t-il pas une hausse de ces aléas naturels ?
    Il faut résister à la tentation de vouloir tout expliquer par le changement climatique. Nous n’avons pas observé de tendance à la hausse du nombre de tempêtes en France et en Europe dans les séries statistiques. En revanche, le risque d’inondations sur le Nord du continent européen est plus fréquent et les zones côtières sont plus vulnérables.

 

Des inondations coûteuses

Pas de répit pour les assureurs, donc. Là est la difficulté. à peine ont-ils commencé à régler les sinistres causés par les tempêtes, que de fortes pluies – cinq fois plus élevées cette année que durant un mois de janvier classique – ont entraîné des débordements de cours d’eau dans le Nord, l’Ouest et l’Est de la France et des inondations dans le bassin de la Seine. Celles-ci pourraient d’ailleurs faire flamber la facture. « Une tempête coûte habituellement entre 50 et 300 M€, rappelle Stéphane Pénet. Ce qui détermine le montant final, c’est souvent le surcoût lié au risque d’inondation ou de submersion marine », ces phénomènes occasionnant en effet des sinistres plus importants en termes d’indemnisation.

À combien se chiffreront les dégâts causés par les inondations de cet hiver ? À l’heure où nous bouclions ces lignes, il était encore trop tôt pour le dire, la décrue ayant été ralentie par de nouvelles précipitations et un épisode de neige. Selon le ministre de l’économie, une dizaine de milliers de dossiers auraient déjà été ouverts. Bien qu’impressionnants dans certains départements comme la Seine-Maritime, les dommages seraient toutefois globalement de moindre ampleur qu’au printemps 2016. La crue du bassin de la Seine et de la Loire avait alors provoqué 1,4 Md€ de dégâts et touché 190 000 sinistrés au total.

Caroline Debouvry, agent général Allianz à Montbéliard (Doubs)
« Pas assez d’experts pour tout traiter »

« Le Doubs n’avait pas connu de crue importante depuis les années 1990. En vingt ans à Montbéliard, je n’avais jamais vu cela. En l’espace de deux heures, j’avais 70 cm d’eau dans mon sous-sol ! Les nappes phréatiques étaient gorgées d’eau. Les dommages sont assez faibles pour les particuliers, dus à des coupures d’électricité, des congélateurs inondés. En revanche, les éboulements ont provoqué des dommages sur la voirie, et les usines locales ont été inondées. Peugeot a dû débrayer en raison de l’arrêt de deux de ses fournisseurs. Nous n’avons pas suffisamment d’experts pour tout traiter, donc nous avons intérêt à nous montrer souples et à indemniser rapidement les plus petits sinistres, en dessous de 2 000 €. »

 

Un régime cat’nat’ à revoir

Un souvenir douloureux qui laisse des questions irrésolues. Après le passage d’Irma aux Antilles, le gouvernement a remis à l’agenda la modernisation du régime français de catastrophe naturelle. Un schéma qui n’a pas changé depuis sa création en 1982. Les assureurs, qui réclament de longue date de revisiter ce régime, sont associés aux travaux au sein d’un groupe de travail mis en place par Matignon. La profession demande, notamment, à ce que les frais de relogement soient inclus dans ce régime public afin d’harmoniser l’indemnisation des assurés. En effet, le régime cat’nat’ ne couvre aujourd’hui que les dommages matériels directs, mais certains assureurs, comme la Macif, prennent en charge le relogement de leurs sinistrés…

Benjamin Bonbony, agent général MMA à Saint-Aubinlès- Elbeuf (Seine-Maritime)
« Presque un mois de sinistres permanents »

« La commune de Saint-Aubin-lès-Elbeuf a été durement touchée par les inondations, la crue de la Seine y atteignant un pic historique de 10 m 97. En juin 2016, le niveau de la Seine avait atteint chez nous 30 cm de moins. Moins longue, la crue avait touché beaucoup moins de foyers. Cette fois, la Seine tarde à retrouver son lit. La situation aujourd’hui est d’autant plus atypique que ces inondations font suite aux tempêtes Carmen et Eleanor. Au total, cela représente presque un mois de sinistres permanents ! Notre expérience nous permet de déployer des mesures exceptionnelles pour gérer ce type d’événements. MMA et le groupe Covéa ont anticipé la publication de l’arrêté de catastrophe naturelle et nous permettent de traiter, dès à présent, ces sinistres en procédure cat’nat’. »

 

Autre paradoxe : non prises en charge dans le régime cat’nat, ces dépenses sont couvertes, en revanche, par la garantie « tempête » ou « événement climatique » classique incluse dans les contrats d’assurance habitation. Dernier écueil, et pas des moindres : si le régime de catastrophe naturelle permet d’amortir le coût de sinistres de forte ampleur, grâce à l’appui de la Caisse centrale de réassurance (CCR), les assureurs doivent attendre la parution d’un arrêté de catastrophe naturelle au Journal officiel afin de déclencher les indemnisations. Un processus qui prend du temps, les communes devant en faire la demande au préalable au préfet avant qu’une commission interministérielle ne statue sur leur sort. Pour parer à de tels retards, des assureurs comme la Macif et la Matmut ont inclus une garantie inondations dans leurs contrats habitation et déclarent ne pas attendre un arrêté de catastrophe naturelle pour traiter les dossiers.

Hervé Fernoux Coutenet, agent général Axa à Juvisy (Essonne)
« Compliqué de constater les dégâts tant que l’eau ne s’est pas retirée »

« À Juvisy, les habitants subissent, pour la deuxième fois en moins de deux ans, la crue de la Seine. La montée des eaux est moins importante qu’en 2016. Mais cela ne veut pas nécessairement dire que les dégâts seront de moindre ampleur ! Les sous-sols des immeubles et les machineries d’ascenseurs sont inondés, tout comme certaines habitations en rez-de-chaussée. Il est compliqué de constater les dégâts tant que l’eau ne s’est pas retirée. Plus l’eau stagnera longtemps, plus ces derniers seront importants. Dès que nous le pourrons, nous ferons procéder au pompage et à l’assèchement, puis aux premières indemnisations. »

 

Adapter la gestion

Face à l’urgence, le gouvernement a annoncé accélérer la procédure : la commission interministérielle, chargée de répertorier les municipalités victimes des inondations, devait se réunir avant mi-février. Le ministre de l’économie a également pressé les assureurs de procéder « vite et bien » aux indemnisations, « sans complexités administratives » et de se montrer « souples » et « bienveillants » sur les délais de déclaration et les moyens de preuves. Comme elle s’y était résolue lors du passage d’Irma, la profession s’est engagée à étudier les déclarations de sinistres au-delà du délai légal de dix jours, y compris sur la base de photos, et promis de procéder à des avances sur indemnisations lorsque cela était possible. à l’instar d’Axa, des assureurs ont relevé leurs plafonds afin de pouvoir traiter davantage de petits sinistres sans avoir recours à un expert. « Aujourd’hui, les assureurs sont rodés dans la gestion de crise, assure Stéphane Pénet. Les tempêtes de 1999 ont été un déclencheur : les dispositifs se sont améliorés avec l’installation de plateformes, les experts sont mobilisés rapidement. »

Fabien Belin, agent général SwissLife à Artres (Nord)
« L’heure des réparations »

« Frappée par la tempête Eleanor le 3 janvier 2018, la commune d’Artres, commence à se reconstruire. Aujourd’hui, nous sommes à l’heure des réparations. Il ne faut tout de même pas oublier qu’avant les tempêtes en France métropolitaine, nous avons eu plusieurs ouragans qui ont frappé les Antilles, et les experts se sont retrouvés en pleine activité entre ces deux événements. Malgré tout, ces derniers ont su gérer les expertises et venir relativement tôt pour évaluer les dégâts. Il ne faut pas non plus négliger le rôle de l’agent dans les délais de remboursements : lui aussi fait son travail en se rendant sur place, c’est lui qui essaye de mobiliser les experts au plus vite et qui dépose les dossiers à la compagnie afin d’accélérer les indemnisations. »

 

Au bout du compte… qui va payer ?

Reste que le coût de ces événements à répétition pèse sur la rentabilité technique des assureurs et risque donc de se répercuter sur les primes. « Je suis quasiment certain que les compagnies vont revoir leurs tarifs à la hausse l’an prochain ! », s’exclame Thierry Heim, agent général Axa en Moselle. « Certes, pour les gros sinistres, la réassurance nous protège à court et moyen termes. Mais les réassureurs ont aussi des équilibres économiques à respecter, ce qui, mécaniquement, se répercute sur les assureurs. Pour des événements climatiques de moindre intensité, la rétention par les cédantes est forte, et les assureurs subissent le coût, ce qui devrait se répercuter directement sur les tarifs », admet Norbert Bontemps, directeur des sinistres de Groupama. à moins que l’année 2018 ne se poursuive sans autres aléas climatiques…

Thierry Heim, agent Axa à Montigny-lès-Metz (Moselle)
« Une pluviométrie inhabituelle »

« La Moselle a subi le 3 janvier dernier le passage de la tempête Eleanor, qui a privé 22 000 foyers d’électricité. Nous avons subi quelques dommages, des toitures se sont envolées. Cela n’a rien à voir avec les tempêtes que l’on a connues en 1999, c’est vrai, mais la pluviométrie qui a suivi est inhabituelle. Nous avons subi des coulées de boue – on ne voyait pas cela il y a vingt ans – puis les caves ont été inondées. Les compagnies ont appris à gérer ces événements naturels. Nous recevons des flashs info d’Axa France nous rappelant la procédure concernant la garantie risques climatiques. Nous augmentons les plafonds pour faire face à l’afflux de dossiers. »

 

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