Inga Beale, DG du Lloyd's : «La souscription est faite de 80% de science et de 20% d'art»

Inga Beale, DG du Lloyd's : «La souscription est faite de 80% de science et de 20% d'art»

Deux ans après sa prise de fonction à la tête du marché tricentenaire londonien de l’assurance, Inga Beale est parvenue à imposer son style et sa vision au sein du Lloyd’s. Pour L’Argus, elle revient sur les orientations et les enjeux de cet acteur bien particulier de l’assurance et de la réassurance, sur fond de Brexit et d’évolutions réglementaires.

En quoi votre rôle à la tête du marché tricentenaire de l’assurance diffère-t-il de celui que vous avez déjà occupé chez Canopius par exemple ?

Le Lloyd’s en bref

Basé à Londres, le Lloyd’s est le premier marché mondial de l’assurance et de la réassurance. Ses membres (investisseurs et preneurs de risque) se regroupent en syndicats afin d’assurer des risques. Le Lloyd’s est composé de deux parties distinctes : le marché et la corporation qui le supervise.
  • 98 syndicats Parmi les plus importants : XL Catlin, Amlin, Liberty, Beazley, Brit, Tokio Marine Kiln Hiscox, Canopius et Novae
     
  • 3,16 Md£ de bénéfices en 2014 (3,20 Md£ en 2013)
     
  • 88,10% Ratio combiné (86,80 % en 2013)
     
  • 25,28 Md£ de primes (25,61 Md£ en 2013)

J’étais un peu inquiète à l’idée de prendre ce poste dans la mesure où je craignais de ne pas m’y sentir à l’aise : après tout, il s’agit d’un marché et non d’une compagnie d’assurances. Or, je me suis rendue très vite à l’évidence que la différence était finalement modeste. Comme dans ­l’ensemble des grosses compagnies d’assurance pour lesquelles j’ai travaillé dans le passé, il faut savoir user d’influence, encourager les salariés et faciliter les relations commerciales entre le Lloyd’s et ses partenaires. Il y a cependant une grosse différence qui tient au poids de la ­réglementation. Nous avons un accord de coopération avec les deux régulateurs britanniques, la PRA et la FCA, et cette particularité se reflète dans l’organisation de notre travail au sein du Lloyd’s : 50 % de notre temps est dédié aux ­affaires réglementaires et le reste au développement commercial du marché. Mais c’est aussi grâce à ce degré de supervision que nous conservons une très bonne réputation. Les résultats du Lloyd’s sont en moyenne supérieurs à ceux de nos concurrents, même si notre exposition aux catastrophes naturelles nous assure une volatilité plus importante certaines années.

"L’assurance va peu à peu évoluer vers un modèle de « pay as you go », à l’image de ce qui existe déjà dans les transports en commun avec les systèmes de pass ou encore via la télématique."

Vous êtes la première femme directrice générale dans l’histoire du Lloyd’s. En quoi cela a-t-il changé la culture du marché de l’assurance, fermé aux femmes jusqu’en 1972 ?

L’important pour moi a toujours été d’attirer et de retenir des talents, et de faire en sorte que nous ayons une grande diversité au sein du Lloyd’s qui ne se limite pas simplement aux genres, mais aussi à l’âge ou encore aux origines ethniques. L’avènement de la révolution numérique rend cet impératif d’autant plus important : comment allons-nous procéder pour faire appel à des talents variés et les intéresser à notre secteur ? Sous le nom de « Inclusion@Lloyd’s Group », nous avons développé une initiative ayant pour but que le marché assure une véritable diversité. Nous avons aussi lancé l’an dernier, en septembre, l’initiative « Dive In », un festival qui met en valeur les bénéfices de la diversité et de ­l’insertion pour le secteur de l’assurance. Nous n’en sommes qu’au début mais d’ores et déjà, nous recueillons les fruits de cette politique en attirant des professionnels ­venant d’horizons différents.

"Notre rôle est d’assurer que le marché se régénère sans cesse au travers d’un flux renouvelé de syndicats."

Le Lloyd’s est engagé dans un vaste plan de modernisation depuis déjà quelques années. Quels sont les projets en cours ?

Il ne faut pas confondre modernisation et big bang. Alors que beaucoup d’acteurs ont ­déplacé leurs opérations en ligne, nous ­tenons au Lloyd’s à conserver notre salle de marché physique parce qu’elle constitue l’essence des relations de confiance entre les courtiers et les clients. Nous voulons cependant réaliser des progrès dans le processing de données. L’un de nos projets en cours, dans le cadre de notre TOM (« Target Operating Model »), consiste à lancer dans le ­courant de cette année une plateforme de placements électroniques en collaboration avec les ­courtiers. Un autre projet concernant la ­gestion des sinistres devrait également être lancé en 2016.

Dans quelle mesure l’innovation technologique et l’arrivée massive de start-up dans l’univers de la finance et de l’assurance vont-elles vous aider ?

Nous avons mené en fin d’année une consultation importante auprès de 2 000 personnes au sein du marché afin de recueillir leurs visions et les idées éventuelles d’améliorations. Ces questions ont également été soumises à différentes start-ups : au total, 600 idées nous ont été communiquées. Nous sommes ­actuellement en train de les étudier une par une, avec, dans l’idée, de publier un ­plan détaillé dans le courant de cette année. Dans l’ensemble, nous voulons construire un modèle de marché flexible dans lequel chaque pièce fonctionne indépendamment. De cette manière, nous pourrons envisager de nous rapprocher de certaines start-up pour des projets spécifiques.

Pourquoi ce retard de l’assurance dans le domaine de l’innovation alors même que la fintech se développe à vitesse grand V depuis déjà quelques années dans le monde bancaire ?

Le secteur de l’assurance, a, semble-t-il, fait preuve de complaisance en se disant que tout allait bien. Mais, pour sa défense, l’assurance n’est pas la banque : là où la banque propose des produits génériques, les acteurs comme le Lloyd’s développent une approche faite sur-mesure. Cela pose évidemment la question de la numérisation du sur-mesure. ­L’intelligence artificielle va-t-elle remplacer le souscripteur ? Pour ma part, je pense que la souscription est faite de 80 % de science et de 20 % d’art. Et pour cette dernière partie, nous aurons toujours besoin d’un souscripteur en chair et en os. En revanche, les start-up pourront continuer à apporter des améliorations, et notamment dans le domaine des données.

Quelles vont être les conséquences de cette révolution technologique sur le modèle économique des assureurs ?

L’assurance va peu à peu évoluer vers un modèle de « pay as you go », à l’image de ce qui existe déjà dans les transports en ­commun avec les systèmes de pass ou encore via la télématique. Mais toute la difficulté réside à l’heure actuelle dans la façon de passer de la traditionnelle prime annuelle au paiement spécifique de prestations. Pour nous assureurs, il s’agit d’un véritable défi en matière de tarification. Cette révolution pourrait ­d’ailleurs ne pas avoir lieu avant la fin de ma carrière professionnelle.

Le Lloyd’s a toujours été en première ligne en matière de nouveaux risques. Le cyber et le changement climatique semblent faire aujourd’hui partie de vos priorités. Quelles sont vos avancées dans ces secteurs ?

Nous avons toujours eu le courage de nous attaquer à de nouveaux risques. À l’heure actuelle, nous essayons par exemple de ­comprendre comment aboutir à une agrégation de l’exposition dans le cadre du cyber-risque. Nous avons déjà envisagé un scénario selon lequel une cyber attaque parvenait à neutraliser le réseau électrique sur la côte Est des États-Unis. Le coût total d’une telle opération a été estimé aux alentours de 1 000 Md\$. Nous sommes actuellement en train de réfléchir à une méthodologie, dont la publication interviendra un peu plus tard cette année, sur la façon d’agréger ce risque. Même si un ­certain nombre d’agences ont d’ores et déjà établi des modèles mathématiques, il est nécessaire d’avoir un peu de recul sur ce genre de risques. Il ne faut pas oublier que ces mêmes agences travaillent depuis des années sur des modèles concernant les ouragans et les catastrophes naturelles.

Le changement climatique est un risque que l’on couvre déjà et que nous prenons en compte dès lors que nous procédons à la ­tarification d’un risque. Dans les années 1980, les catastrophes naturelles coûtaient 10 Md\$ par an. Aujourd’hui, nous parlons de 50 Md\$. C’est pourquoi il est nécessaire de ­comprendre comment parvenir à une bonne politique ­tarifaire pour refléter ce risque. Notre rôle est d’aider non seulement les économies, les ­gouvernements, mais aussi les individus touchés par ces catastrophes naturelles et leur apporter la protection nécessaire de même que des solutions pour résister à ces chocs.

Le Lloyd’s of London a été au centre d’une activité de fusions et d’acquisitions intense au cours de ces derniers mois. Quel est votre sentiment face à cette ébullition ?

Il est facile de comprendre pourquoi nous assistons à ce phénomène de rachats. Lorsque la croissance organique n’est plus au rendez-vous, les entreprises souhaitent se rapprocher. C’est un phénomène que nous observons au Lloyd’s depuis très longtemps. Notre rôle est d’assurer que le marché se ­régénère sans cesse au travers d’un flux ­renouvelé de syndicats. Nous sommes fiers que les acheteurs s’intéressent au Lloyd’s dans la mesure où ils trouvent dans notre ­plateforme spécialisée un véritable intérêt. Depuis la finalisation des différentes transactions, les assureurs japonais détiennent 17 % des syndicats du Lloyd’s.

L’assurance n’échappe pas à la vague de réglementations européennes. Que pensez-vous de la directive sur la distribution d’assurance, et le renforcement des obligations d’information et de transparence qu’elle induit à l’égard des consommateurs ?

Au Lloyd’s, nous soutenons à 100 % l’idée de transparence à l’égard de nos clients. Encore une fois, l’amélioration de la qualité des ­données permettra de traiter nos clients de façon encore plus juste. Cet impératif de transparence et d’obligations d’informations va se traduire par un investissement massif dans de nouveaux systèmes, car nous voulons faire en sorte que ces standards de conduite soient uniformes aux quatre coins de la ­planète. Les courtiers devront aussi accompa­gner ce changement par des investissements de façon à être parfaitement conformes à ces nouveaux impératifs réglementaires. De ­manière générale, les coûts vont augmenter de façon significative au travers du secteur de l’assurance.

Comment réagissez-vous face à la perspective d’un Brexit ?

Le marché de l’assurance européenne est le plus important dans le monde, avec quelque 1 600 Md\$. Nous pensons qu’il vaut mieux continuer à en faire partie. L’appartenance à l’UE facilite aussi grandement la négociation d’accords commerciaux avec les autres ­régions du monde. Nous essayons de faire valoir ces arguments au travers de faits concrets. Dans l’intervalle, nous travaillons aussi sur un plan B en cas de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

Inga Beale, première femme à diriger le lloyd’s

Avant de prendre la tête du Lloyd’s en janvier 2014, Inga Beale a multiplié les rôles dans l’assurance. Cette professionnelle de 52 ans démarre sa carrière à Londres en 1982 au sein de Prudential Assurance Company. Elle passe ensuite 14 ans au sein de GE Insurance Solutions occupant différents postes dans plusieurs pays européens. En 2006, elle est recrutée au poste de directrice générale de Converium en Suisse, aujourd’hui dans le giron de Scor. Deux ans plus tard, elle rejoint Zurich Insurance en tant que membre du conseil de gestion (Group management board) avec pour mission de superviser les fusions/acquisitions, l’audit interne et la transformation organisationnelle. Elle devient, en 2009, responsable mondiale de la souscription au sein de ce groupe. Avant de rejoindre le marché de l’assurance londonien, cette passionnée de rugby et de vélo occupa la fonction de directrice générale du syndicat du Lloyd’s Canopius en 2012 et 2013.

Emploi

KAPIA RGI

Chef de Projet Assurance-Vie H/F

Postuler

KAPIA RGI

Ingénieur Développement PHP5/ZEND (H/F)

Postuler

+ de 10 000 postes
vous attendent

Accéder aux offres d'emploi

APPELS D'OFFRES

Proposé par   Marchés Online

Commentaires

Inga Beale, DG du Lloyd's : «La souscription est faite de 80% de science et de 20% d'art»

Merci de confirmer que vous n’êtes pas un robot

Votre e-mail ne sera pas publié