Jacques Attali, président de PlaNet Finance et de la Commission pour la libération de la croissance française : « L'assurance vie bénéficie d'avantages excessifs »

Samedi 7 janvier 2012, 17 heures, Neuilly-sur-Seine. Jacques Attali reçoit l'Argus entre deux plateaux télé, juste avant de sauter dans un avion pour Hongkong. Une agitation habituelle, légèrement amplifiée par la sortie, deux jours plus tôt, d'un nouveau livre apostrophant les candidats à la présidentielle et évoquant les compagnies d'assurances qu'il continue de qualifier « d'entreprises toutes puissantes ». Il s'en explique.

Vous écrivez, dans votre nouveau livre publié le 4 janvier (1), qu'il existe un risque de faillite d'une banque ou d'une assurance en France. Lesquelles ?

Cette faillite n'est pas pour la semaine prochaine, ni pour l'année prochaine. Comme dans tous les pays du monde, les compagnies d'assurances et les banques sont menacées dans leur développement. Comme chacun sait, il y a en France une banque confrontée à une situation difficile et un assureur qui n'est pas au mieux de sa forme. Je dis ce que tout le monde sait. En revanche, je ne suis pas là pour nommer quelqu'un.

Pourtant, dans votre précédent ouvrage (2), vous qualifiez les compagnies d'assurances d'entreprises toutes puissantes. Pourquoi ?

Dans un univers d'extrême précarité, deux métiers vont devenir essentiels : la distraction et la gestion du risque. Cette dernière couvre le risque financier, qui est plutôt du ressort des banques, et le risque assurantiel. La gestion des risques va devenir centrale dans les comportements des individus. Ils vont être assurés soit par l'État via l'impôt pour les risques de santé, d'éducation et de chômage, soit par des assurances privées complétant les assurances publiques en fonction des pays et des idéologies. Le secteur de l'assurance va donc devenir de plus en plus important. Tout comme la crédibilité et la confiance qui lui seront accordées. D'où l'importance de sa solvabilité.

Justement, que pensez-vous de Solva 2 ?

Cette directive européenne constitue une énorme bêtise qui n'aurait jamais dû être, que l'on ne devrait pas appliquer, ou alors changer avant de l'appliquer. Avec elle, ce sera la fin du financement des entreprises non cotées par les compagnies d'assurances et la réduction du financement des entreprises cotées. En considérant que les bons du Trésor grec sont moins risqués, Solvabilité 2 écarte le secteur du capital-risque pourtant potentiellement très rentable et profitable pour l'économie. La seule chose qui garantira la valeur du patrimoine des assurés est la croissance. Et interdire le financement de la croissance relève d'une vision extrêmement étroite.

Pourquoi, lors du sommet de Bruxelles pendant lequel la décote de 50 % sur les obligations grecques a été décidée, les banquiers ont-ils été davantage sur la sellette que les assureurs ?

Parce que les assureurs réussissent mieux leurs relations publiques. Parce qu'ils ont des actifs plus stables et qu'ils parviennent à faire croire qu'ils vont mieux que les banques. En outre, les assureurs détenant une part importante de l'épargne, cela créerait une panique considérable si leur situation financière était mise en doute. Il n'empêche, celle-ci devient, en réalité, plus fragile en raison de la baisse de la valeur de leur patrimoine et de la baisse de la valeur de la rentabilité de ce patrimoine. En outre, les risques à assurer sont de plus en plus élevés avec le vieillissement de la population, l'augmentation de l'espérance de vie, l'accroissement des catastrophes naturelles liées au changement climatique. On leur demande ainsi davantage de protections, donc de placer leur argent dans des actifs moins risqués.

Dans un de vos rapports sur la libéralisation de la croissance, vous avez milité pour la fin de l'exonération des droits de succession dans le cadre de l'assurance vie et pour le report de huit à vingt ans de la durée de détention des contrats permettant de bénéficier d'une fiscalité allégée. Pourquoi ces propositions n'ont-elles pas été appliquées ?

Les politiques sont soucieux de leur réélection et non des enjeux dépassant largement leur propre mandat. Et il y a sans doute aussi des intérêts qui pèsent très fort. C'est dommage, car nous avons besoin d'une épargne longue et de créer des conditions à une plus grande stabilité. Huit ans ne donnent pas une stabilité suffisante.

Le rendement du livret A ne serait pas relevé, comme prévu, au 1er février. Pensez-vous que cette décision viserait à protéger l'assurance vie ?

L'assurance vie bénéficie d'avantages considérables, voire excessifs, surtout si l'on supprime son rôle de financement de l'économie. En réalité, si l'assurance vie connaît une décollecte actuellement, cela résulte non pas de la baisse de son rendement, mais de la prise de conscience par les particuliers de l'implication des assureurs dans les dettes souveraines et du lien très fort entre les fonds en euros et l'existence même de la monnaie unique. Dans ces conditions, il est normal qu'il existe une suspicion sur les placements en assurance vie. Cette décollecte était d'ailleurs prévisible.

Après l'abandon de la réforme de la dépendance, quel est son avenir ?

J'ai bien étudié ce dossier et, à ma grande surprise, j'ai constaté qu'il s'agit d'un non-sujet. Le coût de la dépendance représente actuellement environ 1 % du produit intérieur brut (PIB) et atteindra au maximum 2 à 2,5 %. Les sommes en cause ne sont pas considérables, et l'idée selon laquelle un tiers de la population française serait des vieillards atteints d'Alzheimer coûtant des fortunes est un fantasme, puisque la durée de ces maladies est assez brève. En définitive, le coût de la dépendance est totalement contrôlable ; aussi, créer une cinquième branche de la Sécurité sociale est une dramatisation excessive qui n'a pas de raison d'être. Enfin, d'un point de vue purement idéologique, c'est le transfert d'un risque au secteur privé qui pose un problème philosophique lourd. À mon sens, si l'on veut s'assurer contre la dépendance, c'est bien, mais cette question ne constitue pas un enjeu majeur.

Dans vos rapports, vous vous êtes penché sur la santé, et vous abordez encore ce thème dans votre dernier ouvrage. Militez-vous toujours pour une plus grande prise en charge de la prévention par les complémentaires santé ?

Les maladies de longue durée, les addictions, l'obésité, sont des pathologies qui peuvent être largement réduites par la prévention. Il y a des pistes vertigineuses. Car qui dit prévention, dit également possibilité ou obligation de punir ceux qui ont de mauvais comportements. Je pense que l'on en viendra là, que des primes d'assurance soient différenciées en fonction des comportements.

Cette « inquisition » n'est-elle pas contraire au fondement même de l'assurance qu'est la mutualisation des risques ?

Tout à fait. C'est bien la logique actuelle qui est une logique d'assurance individuelle, et non de partage de risques. Cela correspond à l'individualisation de la société. L'assurance va devenir l'assurance d'une vie et non d'une génération.

Quel est votre sentiment sur le relèvement de la taxe sur les complémentaires santé qui, en se répercutant sur les tarifs, augmente le risque de « démutualisation » ?

Chaque profession devrait faire attention à ne pas nier la réalité globale du pays. Si nous ne trouvons pas 90 MdE dans les trois ans, notre situation sera pire que celle de la Grèce. L'intérêt de chacun est de se dire que lutter contre la faillite générale relève de son intérêt particulier. Si on ne le fait pas, des impôts plus lourds arriveront. Je n'ai aucun remords sur les augmentations nécessaires d'impôt, et je ne crois pas que les mutuelles soient particulièrement mal placées dans la fiscalité.

En novembre 2011, vous avez dit qu'il y aurait un troisième plan de rigueur avant la présidentielle. Maintenez-vous cette position ?

Malheureusement oui. On peut ne pas le faire, mais la croissance sera faible et décrédibilisera le budget. Mais faire un plan de rigueur est mauvais politiquement et électoralement. Certains pensent aussi à un impact négatif sur la croissance. Je pense le contraire : j'estime que beaucoup de Français, s'attendant à un nouveau plan de rigueur, consomment moins, ignorant ce qui va leur tomber sur la tête. Alors que si le plan de rigueur avait eu lieu, ils y verraient plus clair.

Président de PlaNet Finance, vous êtes à la pointe de la microfinance, qui englobe notamment la microassurance. Cette dernière fonctionne-t-elle aujourd'hui ?

Nous avons une filiale qui s'appelle PlaNet Gurantee qui développe de l'assurance et dont l'objectif est d'aider les plus démunis dans les pays du Sud et dans les banlieues françaises à disposer de produits d'assurances adaptées. Nous progressons, mais moins vite qu'espéré dans le Sud où la culture à l'égard du risque et de la mort n'est pas la même et où la nécessité de se protéger n'est pas encore claire. Ceci dit, nous sommes en train de développer des mutuelles santé à Madagascar et au Bénin, des programmes d'assurances récolte au Sénégal et au Mali très prometteurs. Quant aux quartiers difficiles, nous proposons des produits d'assurance santé pour des populations ne bénéficiant pas de la couverture maladie universelle (CMU) et n'ayant pas les moyens de se payer une complémentaire. PlaNet Garuntee a noué des partenariats avec Hannover Re, Cardif et Médéric.

Que pensez-vous de la TVA sociale ?

Dans notre rapport sur la libéralisation de la croissance, nous nous sommes prononcés en faveur de la TVA sociale. Elle correspond à l'impératif de compétitivité. C'est une dévaluation à l'intérieur de la zone euro. En Allemagne, on parle d'ailleurs de « dévaluation fiscale », qui paraît une meilleure appellation. En même temps, la TVA sociale est très injuste. Pour nous, elle n'avait de sens que dans la perspective d'une réforme fiscale d'ensemble qui assurerait davantage de justice fiscale.

UNE CARRIÈRE MULTIFORME
  •  Docteur d'État en sciences économiques, Jacques Attali est diplômé de l'École polytechnique, de l'École des Mines, de l'Institut d'études politiques et de l'École nationale de l'administration. 
  • Professeur, écrivain, conseiller d'État honoraire, conseiller spécial auprès du président de la République de 1981 à 1991, fondateur et premier président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) à Londres de 1991 à 1993, il est maintenant président d'A et A, société spécialisée dans les nouvelles technologies, et président de PlaNet Finance, organisation de solidarité internationale spécialisée dans le développement de la microfinance. 
  • Il est également président de la Commission pour la libération de la croissance française depuis le 30 août 2007.

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