[DOSSIER] Blockchain 1/3

Blockchain la ruée vers l'or ?

Blockchain la ruée vers l'or ?
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À l’image des chercheurs d’or, la blockchain fait briller les yeux des assureurs. Les compagnies multiplient les recherches, y compris aux côtés de leurs concurrents, pour tenter de trouver des applications à cette technologie. Zoom sur les initiatives pour dénicher d’éventuelles pépites.

Habitué à ce qu’on lui survende des promes­ses révolutionnaires, Hugues Sévérac, directeur de l’innovation chez Aviva France, est d’un naturel sceptique. Il n’hésite d’ailleurs pas à dire que « face à la technologie blockchain, nous sommes aujourd’hui comme nous étions en 1993 face à Internet, quasiment 10 ans avant Facebook et Spotify, 5 ans avant Google… Personne ne sait à quoi elle ressemblera dans 10 ans. La blockchain n’est pas une mode, elle remet fondamentalement en question la façon de faire des échanges commerciaux sur Internet et permet de gérer de la confiance. Elle va entraîner des modifications profondes dans la manière d’interagir des gens. Il est difficile de savoir à quelle vitesse elle va se déployer et comment elle va être assimilée par les fournisseurs de services et surtout le grand public, qui en serait le consommateur ». Mais cette fois, celui qui était, encore l’an passé, en charge de la stratégie de l’Internet des objets pour Orange est vraiment convaincu de son impor­tance.

Une technologie autonome ?

Cette technologie de stockage et de transmission d’informations fonctionne sans organe central de contrôle. Ses applications seraient prometteuses, par exemple, pour certifier une transaction sans que les acteurs concernés ne se connaissent, pour assurer la traçabilité des informations et des objets, ou encore pour automatiser l’exécution d’un contrat. Aviva n’est pas le seul assureur à voir là une oppor­tunité à ne pas snober cette innovation. Depuis quelques mois, les compagnies multiplient les initiatives de R&D.

Fait original, la recherche d’applications de la blockchain se fait volontiers entre concurrents. Ainsi, en décembre 2015, la Cais­se des Dépôts a lancé LaBChain, un laboratoire qui rassem­blait, dès le départ, Axa et CNP Assurances. Ils seront rejoints quelques mois plus tard par Aviva et la Maif, suivis par Allianz. LaBChain regrou­pe désormais une vingtaine de partenaires de la banque et de l’assurance, des start-up et des institutions comme le Cnam et Finance innovation. « D’autres frappent à la porte, car nous avions indiqué dès le départ que notre ambition était non pas franco-française mais européenne. Nous sommes notam­ment en relation avec des assureurs potentiellement partenai­res outre-Rhin », révèle Nadia Filali, responsable du déve­loppement du mandat et des offres de la Caisse des Dépôts, coini­tiatrice et copilote de l’initiative LaBChain.

En mode expérimental

Le LaBChain a pour premier objectif de former ses partenaires sur la blockchain, dans un programme de montée en compétences baptisé « Learn ». Le laboratoire s’organise en deux blocs, un « do tank » dans une logique expérimentale de « proof of concept » (preuve de concept, POC) et un « think tank ». Tous les acteurs travaillent en mode agile. Déjà, trois expérimentations sont lancées. Le premier cas d’étude révélé porte sur l’identité numérique et les problématiques de connaissance clients. L’objectif : étudier comment identifier et contrôler les intervenants d’une transaction sur blockchain. On peut, par exemple, imaginer déclen­cher automatiquement, sans intervention humaine, l’exécution d’un contrat dès l’annonce du décès du souscripteur. Quant à la thématique des deux autres POC, celle-ci reste encore confidentielle…

Dans la foulée du LaBChain, la Fédération française de l’assurance (FFA) a créé au printemps un groupe de travail sur la blockchain. Il est issu de l’initiative de la commission numérique présidée par Virginie Fauvel, membre du Comité exécutif d’Allian­z France, en charge du digital et du market management. « Nous nous réunissons une fois par mois pour discuter du sujet. Au bout de deux séances, nous avons conclu que la blockchain nous intéresse fortement. Désormais, nous réfléchissons à quel POC serait utile à la profession », explique Mathilde Garotin, execu­tive assistante de Virginie Fauvel en charge du projet blockchain chez Allianz France. Un premier POC devrait être lancé avant fin octobre. À suivre.

Outre la R&D pure, en interne, des assureurs sont déjà passés à l’action. En juin, Allianz France a investi dans la plateforme de crowdfunding SmartAngels, qui a l’intention d’explorer la blockchain. Son accélérateur, basé à Nice, a intégré la startup Everleger, utilisateur de la nouvel­le technologie pour assurer la traçabilité des diamants. En février, Axa Strategic Ventures misait sur la jeune pousse Block­stream pour la numérisation des actifs.

Des start-up très courtisées

Plus concrètement, Allianz Risk Transfer revendique depuis juin d’avoir maîtrisé avec succès l’usage de la blockchain en matière de titrisation du risque dont les obligations catastrophes (cat bonds). Selon nos informations, Axa France planche actuellement sur un prototype concernant l’assurance automobile. En France, Virginie Fauvel prend aussi les devants pour former ses troupes au contact d’avant-gardistes. « Nous travaillons “en proximité” avec des start-up. Fin juillet, des membres de mon équipe et d’autres unités d’Allianz France sont partis, comme chaque année, dans la Silicon Valley pour rencontrer nos partenaires comme Tesla, Uber et Google, mais aussi un certain nombre de start-up, et être mis en relation avec des entreprises qui peuvent nous être utiles. Cette année, le voyage était concentré autour des sociétés établies sur la blockchain », explique-t-elle, tout en refusant de révéler le nom des interlocuteurs désormais dans son carnet d’adresses. On peut penser que la mobilisation des assureurs va encore s’accen­tuer. « Il y a six mois, se pencher sur la blockchain était un pari, aujourd’hui cela devient plus concret. Nous pouvons commencer à expliquer notre expérience en la matière », résume Olivier Bousquet, responsable du service archi­tecture et solutions au sein de CNP Assurances, impliqué au sein du LaBChain. Mais comme les autres, il reste secret sur les avancées de la réflexion en inter­ne.

Glossaire

  • Blockchain : Ce mot désigne littéralement une chaîne de blocs, soit une technologie de stockage et de transmission d’informations à coût minime, sécurisée, transparente, fonctionnant sans organe central de contrôle. Elle désigne ainsi une base de données distribuées contenant des transactions, dont chaque utilisateur peut vérifier la validité. Une blockchain peut donc être assimilée à un livre comptable.
  • Bitcoin : Cette monnaie électronique décentralisée a été conçue en 2009 par un développeur non-identifié utilisant le pseudonyme de Satoshi Nakamoto. Le docteur en informatique Craig Wright a déclaré se cacher sous ce nom d’emprunt... avant de se rétracter.
  • Cryptologue : Le cryptologue assure l’échange confidentiel d’informations sur différents réseaux.
  • Hardware : Ce terme qualifie le matériel informatique en général, par opposition au software, qui désigne les programmes.
  • Mineur : Les mineurs sont des personnes qui connectent sur le réseau une ou plusieurs machines équipées pour utiliser de la puissance de calcul informatique afin de traiter des transactions. Chaque mineur est rémunéré au prorata de la puissance de calcul qu’il apporte au réseau.
  • Noeud : Le noeud désigne un ordinateur relié au réseau et utilisant un programme relayant les transactions.
  • Oracle : L’oracle est un fournisseur de services puisant des informations dans les bases de données, des réseaux sociaux... et les « injectant » dans les smart-contracts pour déclencher le paiement.
  • Peer-to-peer ou pair à pair : les systèmes peer-to-peer permettent à plusieurs ordinateurs de communiquer via un réseau.
  • Ethereum : Cette plateforme décentralisée est basée sur une blockchain, permettant à son réseau d’utilisateurs de créer des smart-contracts. Ethereum fonctionne avec la monnaie Ether. Contrairement au bitcoin, Ethereum a vocation à accueillir des programmes très divers, qui sortent du cadre monétaire.
  • Smart-contracts : Les smart-contracts ou contrats intelligents sont des programmes autonomes qui exécutent les conditions et termes d’un contrat, sans nécessiter d’intervention humaine une fois démarrés.

la blockchain est aussi une menace

Si la technologie blockchain mobilise tant les assureurs, c’est aussi parce que, si elle tient ses promesses, elle va, comme Internet, permettre à de nouveaux acteurs de rentrer sur le métier de l’assurance. « D’ici à 4-5 ans, c’est un réel risque. On peut imaginer que des gens se regroupent et se fassent confiance pour mettre de l’argent dans un fonds afin d’assurer des sinistres futurs », estime Hugues Sévérac, directeur de l’innovation chez Aviva France. Des sociétés vont se spécialiser dans des contrats autonomes, dits smart contracts, qui se déclenchent automatiquement lors de tel sinistre, à propos de risques de niche. Magali Noé, chief digital officer (CDO) de CNP Assurances, refuse pour autant de voir dans la blockchain une menace inéluctable : « Avoir peur signifie que l’assureur n’a aucune valeur ajoutée. Le client a besoin d’être accompagné pour son assurance, un sujet complexe du point de vue patrimonial. Nous, assureurs, allons devoir renforcer notre image pour trouver notre place dans le peer-to-peer ».

Les groupes de travail se multiplient chez les assureurs

Les assureurs, comme les banquiers, s’unissent pour réfléchir aux conséquences de la blockchain, car cette technologie impliquera une certaine interopérabilité entre leurs systèmes. Mais, concurrence oblige, ils constituent aussi des groupes de travail en interne pour expérimenter de nouvelles offres et des modes d’organisation inédits. Très pointus sur la technologie, ils ont aussi vocation à sensibiliser l’ensemble du personnel à la blockchain. Ainsi Allianz a réuni 10 personnes, un pool formé à la blockchain qui rassemble des compétences aussi variées que l’informatique, le digital et la comptabilité. À la CNP, le noyau dur de la réflexion sur cette technologie regroupe trois personnes autour de trois métiers : Laurence Giraudon, responsable des supports d’investissement, Olivier Bousquet, responsable du service architecture & solutions et Frédéric Desportes, responsable marketing et projets métier au sein de la business unit clientèles modèle ouvert. Le trio a convié l’ensemble des salariés de la société à une conférence de vulgarisation le 11 octobre prochain. Pour que la blockchain devienne, en quelque sorte, l’affaire de tous.

Nadia Filali, responsable des activités blockchain au sein de la Caisse des Dépôts, coinitiatrice et copilote de l’initiative Labchain
« Des opportunités en IARD »

« A u sein du LaBChain, les assureurs sont extrêmement agiles et à la pointe en termes de gestion de l’innovation. Il y a un enjeu, car s’il y a bien une chose à laquelle la blockchain peut prétendre, c’est d’être à terme l’infrastructure de l’Internet des objets. Il y a des opportunités en matière d’IARD. Vous pourrez, par exemple, louer une voiture pour laquelle vous aurez besoin d’assurance ponctuelle et faire cela via la blockchain en associant les deux transactions. Ces questions émergent de façon très forte et sont un point concurrentiel pour les assureurs. Autre enjeu, l’épargne. La blockchain peut modifier l’infrastructure de distribution et la gestion d’actifs grâce à une meilleure gestion des flux de transactions en back-office. »

Trois doutes à lever

  • Juridique : La monnaie bitcoin, l’une des rares applications de la blockchain, est sécurisée, mais encore faut-il qu’elle soit juridiquement reconnue. Quel tribunal établira que cette technologie permet d’apporter un élément de preuve d’une transaction ? Une transaction en blockchain peut-elle être juridiquement dotée des caractéristiques d’un acte authentique ?
  • Sc alabilité : La scalabilité est la capacité d’un produit à s’adapter à un changement d’ordre de grandeur de la demande. Cette technologie permet-elle de déployer un service à grande échelle et de générer des volumes d’affaires suffisamment importants ? C’est encore incertain. De plus, le bitcoin, la seule application à grande échelle de la blockchain, est une monnaie dont le cours varie énormément. « Ce n’est pas forcément un support simple pour conserver de la valeur », observe Hugues Séverac, directeur de l’innovation chez Aviva France.
  • Gouvernance : Un petit malin s’est approprié des dizaines de millions d’euros du fonds d’investissement DAO dont le contrat est rédigé sur la plateforme Ethereum, fondée sur une blockchain. En cause ? Un bug dans le code de DAO . Peut-on ou pas rectifier le code a posteriori alors que DAO s’était engagé à ne pas y toucher ? L’honorabilité de la blockchain pourrait venir des États. Si ces derniers s’approprient cette technologie (des réflexions sont en cours pour l’enregistrement du cadastre ou de documents d’identité, la collecte des impôts...), le grand public aura plus facilement confiance en elle et sera aussi plus rapidement enclin à l’utiliser.

Il est important que les dirigeants dans les comex s’entourent des personnes qui maîtrisent les technologies et les écoutent. C’est pour cela que j’ai choisi Mathilde Garotin, mon executive assistant pour prendre en charge le sujet de la blockchain dans l’entreprise. ”

Virginie Fauvel, membre du comité exécutif d’Allianz France, en charge du digital et du market management

Nous pressentons que la blockchain va permettre aux assurés comme aux assureurs d’alléger de nombreuses étapes de déclarations et de contrôles. De plus, elle vient soutenir la tendance au peer-to-peer, qui va sans doute de plus en plus émergé.

Magali Noé, chief digital officer (CDO) de CNP Assurances

L’utilisation industrialisée de la blockchain dans le secteur de l’assurance pourrait prendre plusieurs années.

Laurence Giraudon, responsable des supports d’investissement à la direction des investissements de CNP Assurances

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