Les trois visages d'un phénomène émergent

Favorisées par les réseaux sociaux, les nouvelles pratiques d'échanges entre particuliers bouleversent également l'approche traditionnelle de l'assurance, sans pour autant parvenir encore à s'affranchir des assureurs.

Le site inspeer.me sera-t-il en France le nouvel Airbnb ou Pretdunion de l'assurance ? Ce projet de site d'assurance collaborative, conduit par Louis de Broglie, ancien conseil en actuariat, en est encore à la levée de fonds, mais il pourrait être opérationnel à la rentrée, avec un modèle novateur, pour l'heure confidentiel. Preuve que dans l'Hexagone, après la location de voiture, l'échange d'appartement ou le crédit, l'assurance succombe à son tour au virus du peer-to-peer (P2P). Ailleurs, c'est déjà une réalité, à l'exemple de Peercover aux États-Unis, Jfloat au Royaume-Uni, prévu pour cet été, ou Friendsurance en Allemagne. Ce dernier a séduit un gros investisseur asiatique et commence à dupliquer son modèle en Australie, pays très mature en P2P.

Besoin de confiance

« Il existe plusieurs niveaux d'intégration des pratiques collaboratives dans les services financiers et l'assurance, note cependant Pierre Redares, consultant chez InovenAltenor. Friendsurance et Jfloat reposent sur le principe d'assurer jusqu'à un certain niveau de sinistre ou de risque, un assureur prenant le relais au-delà d'un montant prédéfini. Chez PeerCover, le mécanisme est différent : on s'assure à hauteur du montant du bien. »

L'émergence de ces pratiques fondées sur le partage et la confiance est favorisée par un contexte économique difficile et des réseaux sociaux désormais matures. De plus, « l'assurance est devenue une offre tellement intermédiée qu'on ne la comprend plus, on ne sait plus ce que la prime signifie, explique Julien Maldonato, senior manager chez Deloitte. L'assurance collaborative revient à l'origine de la mutualisation ». Le « crowdinsuring » (en référence au crowdfunding) n'invente rien : tontine, association d'épargnants ou assurance de groupe existent depuis longtemps. Mais il intègre des touches originales : la prime unique de Jfloat dure tant qu'elle n'est pas utilisée, le cash-back de Friendsurance créé un modèle vertueux qui permet d'éviter certains comportements à risque.

En France, certains ont joué les précurseurs, comme Generali en 2009 avec kontsurnous.fr, une assurance pour des « tribus » de deux à quinze personnes. En cas de coup dur, les points cumulés sont affectés à un membre pour, par exemple, réduire la franchise. Lancé trop tôt peut-être, le site aurait fermé faute de moyens. Autre exemple, la mutuelle de village de Caumont-sur-Durance, lancée fin 2013, est elle aussi devenue un fer de lance de l'économie collaborative.

Une zone grise du droit

Encore à ses balbutiements, l'assurance collaborative « peut se développer selon deux logiques, élitiste (on ne garde que des proches sans risques) ou solidaire », analyse Julien Maldonato. Selon lui, elle a aussi plus de chance de percer « en assurance non obligatoire de petits risques à forte fréquence, comme les appareils nomades ». Il est pour l'instant difficile d'imaginer l'absence complète d'assureurs ou de réassureurs pour les plus gros risques. Même s'ils ne semblent pas y voir encore leur intérêt, les assureurs ont toute leur place dans ces nouvelles pratiques, via des partenariats ou en créant eux-mêmes des plates-formes.

En revanche, « en France, les pouvoirs publics n'ont pas encore pris la mesure de l'assurance collaborative, contrairement au crowdfunding, pour lequel le pays est pionnier en matière de législation », estime Julien Maldonato. « Elle n'est pas dans le spectre » de l'ACPR, nous confirme l'un de ses porte-parole. « Dans le code des assurances, il n'est fait aucune mention de l'assurance entre particuliers, c'est encore une zone grise », fait remarquer Louis de Broglie. Une zone grise qu'il faudra forcément éclaircir.

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