Luc Ferry : «Jamais la question de l'innovation n'a été aussi cruciale» (Spécial innovation)

Luc Ferry : «Jamais la question de l'innovation n'a été aussi cruciale» (Spécial innovation)
Luc Ferry, philosophe, ancien ministre de l’Éducation nationale. © Gabrielle Ferry

Dans son ouvrage « L’innovation destructrice », Luc Ferry revient sur l’inévitable étape de destruction qui accompagne les courants d’innovation. Une analyse qui le rapproche de la théorie de Schumpeter et qu’il synthétise pour L’Argus de l’assurance.

Les fondements schumpetériens de l’innovation et de la croissance... et leur lecture politique

« Il existe aujourd’hui clairement deux logiques de croissance. La première, qui s’inspire plus ou moins de Keynes et de sa fameuse “relance par la consommation”, tient que c’est l’augmentation du nombre des consommateurs et, si possible, de l’épaisseur de leur portefeuille qui tire la croissance. La seconde, théorisée par Schumpeter, pense que c’est avant tout l’innovation qui la booste parce qu’elle rationalise la production, crée la demande, mais aussi rend obsolètes tous les objets “anciens”. En général, la gauche adore Keynes et ignore bien à tort Schumpeter et sa fameuse “destruction créatrice”. La raison ? Elle suscite des réticences énormes car ce n’est pas seulement dans le domaine de l’économie que s’applique la logique de la destruction créatrice ou, pour mieux dire, de l’innovation destructrice – car c’est bien l’innovation qui détruit l’ancien, pas l’inverse. En fait, elle s’étend désormais à tous les secteurs de la vie moderne. Celui des mœurs – l’idée même d’un “mariage gay” eût été impensable pour nos grands-parents – ou de l’information, où un clou chasse l’autre chaque matin, ce qui conduit à tenir le nouveau pour plus important que l’important. Mais c’est aussi dans l’art que triomphe cette logique du capitalisme moderne – celui qu’on nomme “contemporain” étant d’évidence le reflet de plus en plus servile de la logique capi­taliste de l’innovation et de la rupture avec la tradition. Ce qui explique au passage que les artistes soient en général plutôt de gauche, tandis que les acheteurs, grands capitaines d’industrie et banquiers, sont plutôt de droite. La figure du “bobo” réconciliant bourgeois et bohèmes sous la tutelle de l’innovation destructrice.

Le digital et la mondialisation ne changent rien à l’affaire, sinon qu’ils accentuent encore la logique de la compétition, donc la pertinence de la théorie Schumpétérienne. Dans le contexte de la compétition ouverte sur le grand large, jamais la question de l’innovation n’a été aussi cruciale qu’aujourd’hui. »

Les Français, la France et l’innovation

« Les Français ne sont pas armés pour faire face à l’inévitable déstabilisation de l’innovation. Voyez sur ce point l’excellent livre de Nicolas Bouzou, “Pourquoi la lucidité habite à l’étranger”, chez Lattès. Nous sommes à la veille d’un cycle d’innovations comparable à la Renaissance. Les nanotechnologies, le big data, les imprimantes 3D, les nouvelles sources d’exploitation, de stockage et de partage de l’énergie, les biotechnologies, la robotique, l’intelligence artificielle vont réveiller le développement économique et générer un cycle de croissance extraordinaire. Ces évolutions poseront certes mille problèmes en termes d’écologie, d’égalité, de régulation, etc., mais elles apporteront aussi des progrès incomparables, notamment en matière de santé. Or, la France semble tout faire pour ne pas en profiter.

La gauche est au bord de la crise de nerfs quand ses représentants posent enfin la question de la politique de l’offre alors que tous les autres partis socio-démocrates s’y sont convertis depuis des décennies dans le reste de l’Europe. De son côté la droite est totalement incapable de mener la moindre politique un tant soit peu libérale quand elle accède au pouvoir, l’excuse de la crise n’en étant pas une : c’est justement parce qu’il y avait crise qu’on aurait dû plus que jamais réformer. La vérité, c’est que depuis Constant, Tocqueville et Jean-Baptiste Say, il n’y a pas eu en France une seule grande école de pensée libérale comparable à ce que purent représenter Schumpeter ou Hayek en Autriche, sans parler même de l’École de Chicago aux États-Unis. Chez nous, ces noms sont à peu près inconnus, quand ils ne font pas horreur.

Je ne suis pas du tout un fanatique du libéralisme, mais j’observe que dans le monde anglo-saxon, on considère que c’est à la société civile d’apporter les richesses, l’État n’étant pas là pour la comprimer, mais au contraire pour l’aider à accoucher de ce qu’elle a de meilleur. Chez nous, c’est l’inverse. L’État voit toujours la société civile comme un lieu de corruption voué aux seuls intérêts privés, l’intérêt général ne pouvant venir que d’en haut. Clairement, c’est là que le bât blesse et qu’il y a urgence à regarder ailleurs si l’on veut changer de cap. »

Les entreprises françaises, leurs dirigeants, le contexte social et l’innovation

« Les défauts de notre pays sont archiconnus de tous ceux qui veulent bien retirer les écailles de leurs yeux : centralisation historique du pays, impôts étouffants, secteur public écrasant le secteur privé, un moteur marchand se réduisant peu à peu comme peau de chagrin ; inca­pacité à instaurer une “flexi­sécurité” qui seule permettrait de résoudre le problème du chômage comme l’ont fait les Scandinaves, les Néerlandais, les Autrichiens ou les Suisses ; faiblesse des syndicats qui, du coup, se radicalisent, plombant invariablement tout dialogue social raisonnable ; incapacité à remettre en place une politique de l’offre face aux tenants de la relance par la demande, ce qui rend impossible la réduction des déficits publics. Tous ceux, y compris dans le gouvernement actuel, qui réfléchissent un peu hors des sentiers battus de l’archéo­keynésianisme, connaissent ces blocages. Les chefs d’entreprise doivent se révolter, le dire, quitte à imaginer eux-mêmes des compensations sociales. »

Propos recueillis par Anne Lavaud

Points clés


«En général, la gauche adore Keynes et ignore bien à tort Schumpeter et sa fameuse “destruction créatrice”. La raison ? Elle suscite des réticences énormes, car ce n’est pas seulement dans le domaine de l’économie que s’applique la logique de la destruction créatrice ou, pour mieux dire, de l’innovation destructrice.»

«Nous sommes à la veille d’un cycle d’innovations comparable à la Renaissance. Or, la France semble tout faire pour ne pas en profiter.»

«Dans le monde anglo-saxon, on considère que c’est à la société civile d’apporter les richesses, l’État n’étant pas là pour la comprimer, mais au contraire pour l’aider à accoucher de ce qu’elle a de meilleur. Chez nous, c’est l’inverse.»

 

Le livre de...

Luc Ferry, « L’innovation destructrice »

Une simple requête sur Internet avec les mots « innovation » et « livre » entraîne vers un nombre considérable d’occurrences. Pareil sur les sites des principales librairies en ligne. Souvent orientés sur le management ou l’économie... voire le « développement personnel », rares sont les ouvrages portant sur ce sujet la vision du philosophe. Luc Ferry l’apporte dans « L’innovation destructrice » (1), où il estime qu’« il est temps de se faire une idée claire des raisons pour lesquelles le capitalisme nous voue de manière inéluctable à la logique perpétuelle de l’innovation pour l’innovation, et par là même à celle de rupture incessante avec toutes les formes d’héritage, de patrimoine et de tradition ». On est proche des thèses de Joseph Schumpeter, économiste de la première moitié du XXe siècle.

1. Flammarion, collection Champs actuel, 2015.

 

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