[DOSSIER] Le top 30 de la mutualité 2013 2/5

Les interpros bousculent la Mutualité

La constitution de grandes mutuelles interprofessionnelles modifie les équilibres au sein de la Mutualité. Si les organismes de la fonction publique s'inquiètent du phénomène Harmonie mutuelle, le monde des interpros oscille entre projets collectifs et concurrence à tous crins.

1 Md€

Le chiffre d'affaires de la société Mutex créée par des mutuelles pour cibler les branches professionnelles et les grands comptes.

(Source : société citée.)

 

Cette année, l'apparition en tête du Top 30 d'Harmonie mutuelle est le symbole d'une montée en puissance des mutuelles interprofessionnelles, les « interpros », selon l'expression en usage dans le monde de la complémentaire santé pour désigner ces organismes qui couvrent des actifs de tous les milieux, des personnes sans emploi ou des retraités. L'escorte du nouvel amiral de la flotte se compose surtout d'Eovi et d'Adrea, deux mutuelles issues de fusions, qui s'inscrivent, à une moindre échelle, dans une dynamique de croissance identique. Eovi, dont l'arrêté de fusion avec MCD a paru au Journal officiel en octobre, est devenue la deuxième mutuelle interprofessionnelle avec 1,5 million de personnes protégées. Adrea, qui se place au troisième rang, a aussi des projets de rapprochements en cours. Ces grandes mutuelles construisent des groupes où elles proposent différents niveaux d'intégration, dans le cadre d'unions de groupes mutualistes (UGM) ou d'unions mutualistes de groupe (UMG), plus structurantes du fait de liens de solidarité financière.

Proies et poids lourds

9 Md€

C'est le montant des cotisations (en affaires directes, TTC) encaissées par les 21 mutuelles interprofessionnelles du Top 30, sur un total de 14 Md€. (Source : L'Argus de l'assurance)

Ce changement d'échelle a des effets majeurs. Une mutuelle affichant 500 M€ de cotisations a un statut totalement différent d'une union de mutuelles départementales ou régionales d'un poids économique équivalent. Patrick Brothier, l'actuel président d'Adrea qui exerçait déjà des responsabilités dans le groupe éponyme auparavant, en témoigne : « Nous constatons le changement surtout en externe. Nous sommes consultés de manière beaucoup plus significative. Nous ne sommes plus considérés comme une proie pour des rapprochements et nous avons aussi beaucoup plus de contacts avec des confrères non mutualistes. »

En revanche, beaucoup de petites et moyennes mutuelles ont le sentiment d'être des proies, et craignent, à tort ou raison, une hégémonie de quelques leaders.

La course à la taille, mais en équipe

Elles la craignent d'autant plus que cette montée en puissance devrait se poursuivre de deux manières. Premièrement, les plus grandes mutuelles sont engagées dans une course pour atteindre une dimension nationale. À l'exception de Macif mutualité et de Maaf santé, qui bénéficient du réseau des groupes dont elles font partie, aucune mutuelle interprofessionnelle n'a une véritable couverture nationale. La situation peut sembler paradoxale alors qu'Harmonie mutuelle pèse (en affaires directes) davantage qu'Axa en complémentaire santé. En réalité, le leader mutualiste est très présent dans certains départements, où il protège parfois plus du tiers de la population, et peu dans d'autres.

L’ANI a mis en évidence des divergences d’appréciation au sein du mouvement mutualiste, qui doit revenir à ses fondamentaux.

Alain Arnaud, président de la Mutualité fonction publique

Deuxièmement, les plus grandes mutuelles jouent collectif. Comme l'explique Maurice Ronat, président de la Fédération nationale de la mutualité interprofessionnelle (FNMI), « les interpros se structurent aussi autour de Mutex, qui leur permettra de répondre à la nouvelle donne créée par l'accord national interprofessionnel de janvier ». Au tour de table de la société anonyme créée pour répondre aux appels d'offres en collectif, apparaît un actionnaire majoritaire, Harmonie mutuelle, avec à ses côtés Adréa, Apreva, Eovi et Ociane, ainsi que cent trente mutuelles de plus petite taille représentée par Mutex Union qui ne détient qu'un tiers de Mutex.

Les cinq principaux actionnaires de cette dernière ont aussi décidé, avec l'association ATD Quart-monde, de concevoir un contrat d'assurance complémentaire santé adapté aux populations précaires et éligibles à l'aide à l'acquisition d'une complémentaire santé (ACS).

Fini le temps des gentlemen's agreements

La démarche pourrait être favorisée ou remise en cause selon l'issue des projets gouvernementaux de mise en concurrence d'opérateurs pour l'ACS actuellement en discussion au Parlement, mais elle est emblématique des coopérations actuelles.

D'un autre côté, les mutuelles ne se font pas de cadeaux. « Cette année, l'un de mes confrères a ouvert des agences dans un département où nous sommes présents de longue date. Cela ne serait jamais arrivé il y a quelques années », remarque un président de mutuelle. Fini, donc, le temps des gentlemen's agreements, et ce sont souvent les petites ou moyennes mutuelles et celles d'entreprise qui en font les frais.

Nous sommes consultés de manière beaucoup plus significative. Nous ne sommes plus considérés comme une proie pour des rapprochements.

Patrick Brothier, président d’Adrea

Enfin, la montée en puissance de grands groupes interprofessionnels bouscule non seulement les relations entre mutuelles, mais aussi les équilibres historiques au sein de la Mutualité française (FNMF). Les mutuelles de la fonction publique y exercent en effet une influence politique particulière, et singulièrement deux d'entre elles. Alors que la Mutualité française s'est souvent targuée d'être le premier mouvement social français, avec 38 millions de personnes protégées, les mutuelles de Bercy, aujourd'hui fusionnées dans la Mutuelle générale de l'Économie et des Finances (MGEFI), et la Mutuelle générale de l'Éducation nationale (MGEN) tiennent un rôle de premier plan dans la fédération.

Timide résistance au poids de l'Éducation

René Teulade, président de la FNMF de 1979 à 1992 et aujourd'hui sénateur de Corrèze, venait de l'Éducation nationale. La Mutuelle des agents des Impôts (MAI, devenue MGEFI) a donné deux présidents, Jean-Pierre Davant de 1992 à 2010, puis Étienne Caniard depuis 2011. Ce dernier a la possibilité de se représenter en 2016. Mais y aura-t-il une ambition du côté des mutuelles interprofessionnelles ? Notons aussi que ce sont deux personnalités issues de la MGEN qui ont donné à l'Union nationale des organismes d'assurance maladie complémentaire (Unocam) ses présidents, en la personne de Jean-Michel Laxalt (ancien président de la MGEN), puis de Fabrice Henry, actuel trésorier de la MGEN.

Personne ne conteste les qualités de ces dirigeants issues du secteur de la fonction publique. Il n'empêche que la situation est « actuellement un peu compliquée » au sein des instances de la Mutualité française, explique un responsable qui y siège. « Ce qui est compliqué, c'est qu'il y a un certain nombre d'acteurs qui pensent s'affranchir de la fédération, qui cherchent à être davantage reconnus et à exercer une influence », ajoute-t-il dans une allusion à Istya et Harmonie mutuelles.

La généralisation de la complémentaire santé prévue par l'accord national interprofessionnel (ANI) du 11 janvier 2013 a avivé ces luttes d'influence, les mutuelles de la fonction publique craignant son impact sur leur portefeuille. « Sur ce dossier, la FNMF a de la peine à réaliser une synthèse des positions. Il y a d'autres familles du monde de l'assurance qui assument mieux cette ambivalence », estime un dirigeant mutualiste. « L'ANI a mis en évidence des divergences d'appréciation au sein du mouvement mutualiste, qui doit revenir à ses fondamentaux. Si nous avons toujours défendu ses valeurs, comme la solidarité, c'est parce que nous les pratiquons au quotidien dans nos sphères professionnelles, ce qui ne s'accommode pas des pratiques de concurrence », déclare Alain Arnaud, président de la Mutualité fonction publique.

Part de marché en danger et voix étouffée

La FNMF doit-elle faire son aggiornamento ? Une chose est sûre, les outils promus par la fédération, comme le dispositif d'orientation et d'information Priorité Santé mutualiste (PSM), ou encore le projet de conventionnement hospitalier, voient leur cote baisser. « PSM a eu le mérite d'inciter l'Assurance maladie à mieux informer les assurés avec son site ameli-direct.fr », note un président de mutuelle. Quant au conventionnement hospitalier, certains se sentent en porte-à-faux. « Notre présidente est sage-femme à la polyclinique Saint-Côme de Compiègne et notre trésorière y est DRH. Nous n'avons pas signé le conventionnement hospitalier, car la FNMF plafonne le tarif de la chambre particulière à 50 €, ce qui n'est pas possible dans un établissement neuf et de qualité supérieure comme celui-là », explique Christian Germain, directeur général de CCMO mutuelle. Aujourd'hui, beaucoup de dirigeants mutualistes se sentent « assommés de lois et de taxes [qui les] empêchent de travailler », dit l'un d'eux.

Depuis dix ans, la part de marché des mutuelles est grignotée par les autres acteurs, et la généralisation de la complémentaire santé issue de l'ANI de janvier risque d'accentuer le phénomène. Si les grandes mutuelles « interpros » sont en situation de tirer leur épingle du jeu, si Istya et Harmonie peuvent faire entendre leur voix, ce n'est pas le cas général. « La plupart de nos mutuelles sont en province, et elles n'ont pas de lobbyiste à Paris, remarque Maurice Ronat, président de la FNMI. Elles comptent sur la fédération pour porter leurs positions. Il faut absolument développer encore ses capacités de lobbying. »

LES POINTS FORTS DES INTERPROFESSIONNELLES

  • Une famille majoritaire : les mutuelles interprofessionnelles représentent 62% du chiffre d'affaires de la Mutualité française (base 2011).
  • Un navire amiral : Harmonie mutuelle est devenue la première mutuelle française.
  • Un outil de développement et de diversification : la société mutualiste Mutex, spécialisé dans les couvertures santé et prévoyance des branches professionnelles et des grands comptes, propose également des produits d'épargne et de retraite.
  • Un contexte porteur : la généralisation de la complémentaire santé à tous les salariés, du moins pour les interprofessionnelles présentes en assurances collectives.

JOSPEH DENIAUD, PRÉSIDENT D'HARMONIE MUTUELLE « Notre ambition est de construire un grand groupe de protection sociale et de santé »

Certains reprochent à votre groupe d'être hégémonique. Que leur répondez-vous ?

Nous n'avons aucune velléité hégémonique. Nous n'avons jamais rien imposé à personne et ceux qui nous ont rejoints l'ont voulu. À côté d'Harmonie mutuelle, nous avons créé l'UGM Agrume-Groupe Harmonie et nous avons aussi une union mutualiste de groupe (UMG). Notre ambition est de construire un grand groupe de protection sociale et de santé. Il y a d'un côté la dimension assurantielle et de l'autre l'offre de soins. Nous avons multiplié les investissements dans ces domaines, car nous pensons que le mouvement mutualiste vivra de plus en plus sur ces deux piliers.

Dans cette logique de construction d'un grand groupe, pourriez-vous aller plus loin avec Malakoff-Médéric ?

Nous sommes partenaires dans le réseau Kalivia et Malakoff-Médéric a également pris une participation dans l'une de nos réalisations hospitalières, mais cette question n'est pas à l'ordre du jour. Rapprocher des acteurs mutualistes et paritaires est plus compliqué qu'on ne le croit. Il ne s'agit pas de rapprocher deux entreprises, mais des logiques de gouvernances différentes.

ÉTIENNE CANIARD, PRÉSIDENT DE LA MUTUALITÉ FRANÇAISE (FNMF) « Les frontières classiques s'estompent »

Quel est l'impact de la montée en puissance des mutuelles interprofessionnelle sur la FNMF ?

Les évolutions ne se résument pas à la montée en puissance de telle ou telle famille. Les frontières classiques, historiques, s'estompent sous l'effet de plusieurs facteurs. Aucune mutuelle ne limite aujourd'hui son « recrutement » à une population spécifique. Les évolutions administratives comme celles de La Poste ou de France Télécom ont profondément modifié l'organisation des mutuelles dans ce secteur. Les modalités d'intervention dans le monde de la fonction publique ont également évolué par le biais des procédures de référencement. C'est ainsi qu'apparaissent aujourd'hui, dans le cadre des restructurations, des groupes importants, mais de plus en plus « composites ». Les regroupements ont lieu à partir de toutes les « familles », interprofessionnelles ou fonctionnaires.

Comment la fédération s'adapte-t-elle à cette évolution et comment la gère-t-elle ?

La fédération est au service des mutuelles et s'adapte donc naturellement aux évolutions de son mouvement. Les restructurations sont un enjeu fort pour les mutuelles, au même titre que les partenariats qu'elles impliquent. Ce sont d'ailleurs deux thèmes que nous avons placés au coeur de notre projet stratégique.

JEAN-JACQUES GILLOT, DIRECTEUR GÉNÉRAL DE LA MUTUELLE FAMILIALE « S'inspirer des banques coopératives »

La mutualité est-elle bousculée par la constitution de grands groupes ?

Le fait marquant est surtout la montée en puissance du groupe Harmonie, qui est parti très tôt dans la croissance externe. Nous, nous partons plus tard. Aussi devons-nous faire autrement, être créatifs. Il y a encore des modèles à inventer. Je pense que nous pourrions nous inspirer de ce qui existe ailleurs, par exemple dans les banques coopératives, qui ont des caisses centrales et des caisses régionales disposant d'une large autonomie. Ce qui nous bouscule tous aussi est la disparition des frontières au sein du monde mutualiste. Il n'y a plus de « pré carré ». Le fait que le groupe Total quitte sa mutuelle professionnelle (1), la Mutuelle de l'industrie du pétrole (MIP), en est un signe fort.

1. Le groupe pétrolier a retenu Harmonie mutuelle pour la complémentaire santé de ses salariés et Malakoff-Médéric pour la prévoyance.

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