Spécial transformation : « On ne peut pas devenir une start-up nation du jour au lendemain »

Spécial transformation : « On ne peut pas devenir une start-up nation du jour au lendemain »
fcrédit photo Gilles Babinet et Bernard Spitz (de gauche à droite) au siège de la FFA à Paris.

La France a pris le train de la transformation, mais le voyage est encore long et l’Hexagone ne doit pas passer à côté, notamment, des enjeux de la formation et de l’accès aux données. Gilles Babinet, digital champion de la France auprès de la Commission européenne, et Bernard Spitz, président de la Fédération française de l’assurance (FFA), livrent leur analyse sur la nouvelle économie et la nécessaire régulation de ses dérives.

Argus de l'Assurance : Emmanuel Macron veut faire de la France une start-up nation . Y a-t-il une vraie rupture dans l’approche de l’innovation dans notre pays ?

Bernard Spitz Le terme de start-up nation a été accolé à Israël depuis une dizaine d’années. Cette expression symbolise l’importance, si l’on veut créer une dynamique collective dans ce domaine, d’une osmose entre la société et les sujets d’innovation. C’est le cas en Israël : fonds d’investissement, universités, armée, pouvoirs publics… tous travaillent main dans la main et encouragent les passerelles. Dans cette expression reprise par Emmanuel Macron, je lis la volonté de fédérer en France tous les éléments constitutifs de l’innovation. Ça n’est pas juste un slogan, mais une ambition réelle.

Gilles Babinet – Cette ambition se nourrit aussi de la reconnaissance mondiale dont jouissent les ingénieurs français en matière d’innovation. Il n’y a qu’à se rendre sur la Côte Ouest des États-Unis pour s’en rendre compte. On ne compte plus les Français installés là-bas et qui sont nombreux, d’ailleurs, à vouloir revenir en France. C’est un signe.

La France a-t-elle les moyens de ses ambitions ? Dans l’Hexagone, les investissements réalisés dans l’innovation ne sont-ils pas infimes par rapport à ce que l’on observe aux États-Unis ou en Chine ?

G. B. Les Américains ont commencé à s’intéresser à l’innovation de rupture et au numérique dès les années 1950. L’accélération a eu lieu avec Al Gore [alors vice-président] en 1993. Les Chinois s’y sont mis au début des années 2000. On ne peut pas devenir une start-up nation du jour au lendemain. Mais l’élan est réel. Non seulement Emmanuel Macron a créé une dynamique, mais il essaie d’insuffler une politique publique favorable. Or, c’est essentiel. Prenez les États-Unis, la Chine, Israël ou Singapour. Tous ont en commun des politiques publiques favorables à l’innovation.

Mais les investissements sont-ils suffisants en France ?

G. B. Quand vous avez des écosystèmes de bonne qualité, vous attirez du financement. Prenons l’exemple de la Suède, où le niveau d’investissement par habitant est probablement l’un des plus élevés d’Europe parce que les pouvoirs publics y ont créé un écosystème favorable avec des incubateurs, des universités, des liens entre les start-up et les universités. C’est aussi ce qu’ont réussi les Israéliens, qui possèdent le niveau de capital-risque par habitant le plus élevé au monde. En France, la question du financement du capital est plutôt réglée. Ce qu’il faut désormais, c’est créer des partenariats entre les grandes entreprises, les universités et des start-up de meilleure qualité. Il faut également réformer l’enseignement supérieur, car la réforme Pécresse n’est pas aboutie. Enfin, il faut des politiques publiques accommodantes. Je pense notamment aux voitures autonomes.

B. S. La question du capital reste un sujet. Nous finançons des milliers de start-up, mais on constate encore que beaucoup de celles qui sont en phase de décollage se tournent vers des fonds anglo-saxons quand elles ont des besoins de financement importants, et la France ne conserve pas ses champions digitaux, qui sont rachetés. C’est vers cette phase qu’il faudrait désormais concentrer nos efforts d’investissement.

Il y a de nombreux efforts à fournir sur la formation et l’éducation dès l’école. Apprendre à maîtriser le numérique fait désormais partie de ce que Condorcet appelait les savoirs élémentaires.

Bernard Spitz, président de la FFA

La population française est vieillissante. N’est-ce pas un handicap ?

B. S. Non. La France est un pays vieillissant, certes, puisque l’espérance de vie y augmente. Réjouissons-nous-en. Mais c’est aussi un pays qui affiche une démographie favorable en termes de naissances. Notre pays a donc des atouts : un formidable réservoir de formations d’ingénieurs, de mathématiciens, de data scientists grâce à un système éducatif de qualité, d’excellentes compétences en santé, en finance. Mais il y a de nombreux efforts à fournir sur la formation et l’éducation dès l’école. Apprendre à maîtriser le numérique fait désormais partie de ce que Condorcet appelait « les savoirs élémentaires ». Et puis, encourager les ambitions de développement international, comme le font les Américains et… les Israéliens.

Mais en matière d’innovation, de digital notamment, l’écart n’est-il pas irrattrapable avec les États-Unis et la Chine ?

G. B. Je récuse cette analyse. La révolution digitale n’en est qu’à ses début. Ce qui est en train d’émerger, sous l’impulsion notamment d’Emmanuel Macron, c’est la volonté de faire apparaître un développement numérique différent de ce que l’on voit dans le reste du monde. Les nouvelles technologies ne font pas émerger un modèle d’économie inclusif. C’est au contraire très exclusif. Il va falloir corriger cet écueil si on veut construire des sociétés durables. Ce qui va faire l’objet d’une régulation forte à l’échelle européenne.

B. S. En effet, mais nous entrons dans un nouvel âge de la régulation. Avec des progrès techniques et des applications qui progressent plus vite que n’importe quel législateur. On peut craindre par ailleurs à l’avenir l’affaiblissement du garde-fou qu’a pu représenter dans le passé l’antitrust aux États-Unis, en raison de la peur des Américains de défavoriser leur industrie par rapport à leurs concurrents asiatiques, surtout chinois. Les mgafusions dans les majors des médias et des télécoms annoncent la couleur…

Innover, c’est se projeter dans l’avenir tout en gardant un pied dans le présent. N’est-ce pas terriblement compliqué de gérer cette double temporalité ?

B. S. Il faut apprendre à gérer la transition. C’est-à-dire poursuivre un modèle économique qui fonctionne, et en même temps investir sans rentabilité immédiate dans le modèle suivant qui va disrupter l’ancien. Ce n’est jamais simple : la presse et l’industrie musicale en ont donné l’exemple au cours des deux dernières décennies. Néanmoins, on peut et on doit faire les deux, sachant que la capacité à anticiper ces changements est évidemment clé. Le monde de l’assurance sait qu’il doit aujourd’hui conduire un vaste changement et il s’en donne les moyens : d’abord celui de l’organisation du travail, du management, de la formation, de la relation client dans ses entreprises ; ensuite celui de l’adaptation aux nouveaux besoins de services et de produits de ses clients – entreprises ou particuliers –, eux aussi en voie de transformation.

G.B. Il y a une dichotomie forte entre l’accélération d’un nouveau monde et les modèles de gouvernance. D’un côté, on a un capital humain qui est jeune, dans les start-up, mais de l’autre, on a des institutions dont la perception du monde est orthodoxe.

N’est-ce pas le problème en santé ? L’une des start-up les plus prometteuses de Kamet, spécialisée dans le diagnostic, s’est installée en Israël pour pouvoir exploiter plus aisément les données médicales…

G. B. Selon Eurostat, la France se classe 20e sur les 28 pays membres de l’Union européenne dans ce domaine. Le sujet est totalement plombé, miné par notre réglementation. La création des hébergeurs de données de santé est une aberration, par exemple. La Cnil porte là une lourde responsabilité. Les politiques n’ont pas compris ce sujet, ils ont appuyé sur le bouton de la peur, ce qui a permis d’évacuer toute réflexion de fond.

B. S. Il existe une hypersensibilité du corps social sur ce sujet…

G. B. – Mais pas des usagers. Les quatre millions de diabétiques seraient tout à fait prêts à entrer dans des protocoles avancés de partage des données !

B. S. Il faut quand même prendre beaucoup de précautions sur la façon de parler des données de santé à l’opinion publique. La population craint l’utilisation d’informations très intimes. Paradoxalement, ce sont les mêmes qui n’ont aucune hésitation quand il s’agit de confier tous leurs déplacements et leurs préférences à leur smartphone… Rassurons-les : les assureurs respectent la loi et concentrent leur recherche sur les nouveaux services, pas sur la personnalisation des prix.

Les nouvelles technologies ne font pas émerger un modèle d’économie inclusif. Il va falloir corriger cet écueil si on veut construire des sociétés durables.

Gilles Babinet, digital champion de la France auprès de la Commission européenne

Yoshua Bengio, l’un des pères de l’intelligence artificielle, s’inquiétait récemment des conséquences du développement de l’IA, jugeant que « la société n’avance pas aussi vite que la technologie alors que les enjeux sont immenses ». Doit-on craindre un monde dominé par les algorithmes ?

G. B. Pour le moment, on constate que la data est à l’origine d’une économie exclusive, qui ne fonctionne pas. Ce modèle, marqué d’un côté par la disparition des travailleurs au sens fordiste du terme, et de l’autre par l’émergence de slashers (NDLR : jeunes actifs cumulant plusieurs activités) n’entretenant que des relations commerciales avec des plateformes, n’est pas satisfaisant en termes de droits sociaux. L’idéologie du « laissez-nous faire » de la Silicon Valley commence à être très contestée par des organismes comme le FMI ou l’OCDE, ainsi que par la gauche américaine. Cette économie délétère exige une nouvelle forme de régulation.

B. S. L’intelligence artificielle est un facteur d’efficacité et de progrès. Selon la théorie popularisée par [l’économiste libéral] Joseph Schumpeter, l’innovation conduit à la destruction d’emplois qui seront remplacés par d’autres emplois. Mais on ne peut se contenter d’une approche macro-économique. La situation sera socialement difficile si nous n’avons pas la lucidité d’anticiper et de travailler sur la formation. La destruction brutale d’emplois peu qualifiés dans des territoires déjà en difficulté pourrait provoquer des tensions sociales et politiques. Nous sommes prévenus, nous n’aurons pas d’excuses : il faut investir massivement et vite dans la formation dans les secteurs les plus exposés.

Qu’est-ce qui appuie votre propos lorsque vous dites : « Nous ne sommes qu’au début de la transformation digitale » ?

G. B. Pour reprendre l’analyse d’Edgar Morin [sociologue et philosophe], tous les indicateurs – records sportifs, espérance de vie, etc. – sont en train de plafonner, sauf dans le numérique. La courbe est exponentielle. La loi de Moore sur le doublement de la puissance de calcul des ordinateurs tous les dix-huit  mois s’applique toujours. La plateforme GitHub recense aujourd’hui 45 millions de projets open source, contre 15 millions voilà quatre ans. Les raisons sont donc nombreuses de croire que nous n’en sommes qu’au début.

B. S. Dans le seul domaine de la santé, les évolutions à venir s’annoncent gigantesques. Les changements seront tout aussi considérables sur le transport, les véhicules, la ville connectée. Mais on se trompe toujours sur le rythme de l’innovation. L’important reste d’accompagner la société dans ces évolutions : on apprend aux enfants à traverser la route, pas encore à traverser les réseaux sociaux.

Au regard de cette transformation digitale, quels sont les nouveaux territoires de l’assurance ?

B. S. Le territoire ultime, c’est le numérique lui-même. Avec le Club des juristes, nous avons créé une commission cyber-risque pluridisciplinaire qui nous a permis de progresser avec toutes les parties prenantes pour mieux analyser nos forces et nos faiblesses juridiques en Europe. Pour le reste, le champ de créativité est immense, tout comme le sont les perspectives pour l’assurance.

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