[DOSSIER] Argus Factory 2019 : l'assurance se transforme 5/12

Assurance vie : comment vivre dans un monde de taux durablement bas

Assurance vie : comment vivre dans un monde de taux durablement bas
© geralt / creative commons

L’économie est entrée depuis plusieurs années dans un cycle de taux d’intérêt proches de zéro, forçant les assureurs à adapter leur modèle s’ils ne veulent pas voir leur rentabilité suivre la même pente. Une situation qui concerne tout particulièrement l’assurance vie.

On peut difficilement tomber plus bas ! Plus de dix ans après la crise financière et le début des politiques d’injection massive de liquidités (quantitative easing) par les banques centrales, les taux d’intérêt restent bloqués à des niveaux proches de zéro. Les taux des OAT (obligations assimilables au Trésor) à dix ans en France sont sous la barre des 1 % depuis 2015, et rien ne laisse augurer une remontée prochaine. Le gouverneur de la Banque de France lui-même, François Villeroy de Galhau, estime que « le maintien d’un environnement de taux bas est totalement justifié et nécessaire compte tenu de la situation économique en zone euro ».

« Aujourd’hui, le taux d’intérêt est fonction de l’offre et de la demande des produits les moins risqués. Les investisseurs choisissent la sécurité à tout prix, ce qui fait baisser les taux. Leur remontée est compro­mise du fait de la situation financière des états et de l’ultra-sensibilité des marchés à une hausse des taux. Elle sera d’autant plus compli­quée que la phase de plateau sera longue, car il y a un phénomène d’accoutumance », constate l’économiste Philippe Crevel, directeur du Cercle de l’épargne.

Taux de rendement de l’actif :

  • 3,20 % en 2013
  • 2,60 % en 2017
  • 1,26 % en 2025 (projection)

 

Un impact sur tous les assureurs

Pour les assureurs, ces taux bas impliquent une diminution du rendement des actifs. Tous les assureurs sont sensibles aux taux, du fait de la nature de leur activité qui suit un cycle de production inversé : les cotisations sont payées avant la réalisation de la prestation. Plus le décalage temporel entre les deux est long, plus les produits financiers pèsent dans la rentabilité. Les assureurs non-vie, qui se sont longtemps reposés sur la rentabilité purement financière, sont obligés de se recentrer sur la gestion du risque pour maintenir leur rentabilité globale. Les branches longues, comme l’assurance construction et la responsabilité civile, sont les plus concernées, ainsi que les acteurs qui ont un ratio combiné dégradé. Mais les assureurs non-vie ont la possibilité d’augmenter leurs primes et de faire varier les garanties pour compenser la baisse du rendement de leurs investissements.

En revanche, l’assurance vie et l’épargne retraite sont les plus touchées par une période prolongée de taux bas. Au fur et à mesure que le stock d’anciennes obligations apportant du rendement diminue, les compagnies sont forcées de réinvestir dans de nouvelles obligations moins rentables. Cela grève le taux de rendement des actifs et, forcément, le rendement servi sur les fonds en euros. « Pour l’instant, les taux impactent un peu les assureurs, et beaucoup les assurés, car le taux de rendement des actifs reste supérieur aux taux garantis. Les assureurs ont donc de la marge pour baisser les taux servis aux assurés », indique Benjamin Serra, sénior vice-président chez Moody’s. Cette situation donne lieu à des ajustements stratégiques. Au centre de ce bouleversement, la remise en question du dogme du fonds euros comme couteau-suisse de l’épargne. « Les taux bas remettent en cause l’assurance vie telle qu’on l’a connue, c’est-à-dire une sorte de produit miracle. On ne peut faire que moins bien », estime Norbert Gautron, actuaire associé chez Galea. « Mécaniquement, l’environnement de taux très bas va faire évoluer l’offre d’assurance vie. Le fonds euros ne pourra plus être la réponse universelle à tous les besoins d’épargne qu’il a été. Pendant trente ans, l’assurance vie a été assimilée au fonds euros et les unités de compte (UC) aux actions. Désormais, les UC doivent répondre aux besoins d’épargne que le fonds euros ne couvre pas, viser à préserver le capital et limiter la volatilité », confirme Jean-François Lequoy, mem­bre du comité de direction générale de Natixis, en charge des activités d’assurance.

L’assurance vie change de visage, quitte à se financiariser. « Il est de plus en plus difficile d’avoir une promesse client portant sur la garantie du capital avec les niveaux de taux actuels. C’est pourquoi nous travaillons sur des solutions de protection financière permettant d’offrir une garantie partielle du capital en cours de placement ou à terme, y compris sur les UC, grâce à une gamme de produits structurés ou de garanties offertes par AG2R La Mondiale. Ces options seront logées au sein de nos contrats », explique Valéry Maizières, directeur du développement à la direction épargne et clientèle patrimoniale d’AG2R La Mondiale. La gamme Option Capital protégé, lancée il y a deux ans, devrait ainsi être rejointe par deux nouvelles offres à la rentrée, et deux autres en 2020.

Cependant la remise en question est moins profonde en France qu’elle peut l’être en Allemagne, par exemple, où les contrats multisupports sont relativement récents, et les taux garantis moyens entre 2,5 et 3 % (contre 0,5 % dans l’Hexagone). « En France, les assureurs ont fait baisser le niveau des taux garantis beaucoup plus rapidement qu’ailleurs en Europe continentale, ce qui explique que personne n’a arrêté de vendre le produit classique à capital garanti. En contrepartie, la transition vers les contrats de type eurocroissance est assez lente », analyse Benjamin Serra.

Le pire scénario ? Une remontée brutale des taux

Si vous demandez à un assureur ce qu’il pense des taux d’intérêt à un instant t, il y a de fortes chances qu’il fronce les sourcils. En effet, comme l’explique l’ACPR, « en dehors d’un tunnel de taux ni trop bas ni trop hauts, les risques pour l’assurance vie peuvent rapidement devenir extrêmes ». Qu’ils montent ou qu’ils baissent, cela ne va jamais. Trop bas, ils exposent l’assureur au risque de rendement ; trop hauts, au risque de rachat. Dans un contexte de taux bas, plus cela dure, plus le risque lié à leur remontée est élevé, car plus il est difficile d’équilibrer ce que rapportent les actifs et les taux servis aux assurés. L’économiste Philippe Crevel a une formule pour résumer cette quadrature du cercle : « Tout assureur souhaite que les taux remontent, pas trop rapidement mais le plus vite possible. » Car la place est d’accord sur un point : le pire scénario serait une remontée brutale, de l’ordre de un à trois points en un ou deux ans. Le risque, c’est que les clients rachètent leur encours d’obligations à taux bas, en moins-value latente pour le placer sur de nouveaux supports plus attractifs.

Un insurance run qui se déclencherait si jamais les réserves et les provisions pour participation aux bénéfices étaient insuffisantes, et qui entraînerait une vente massive à perte pour les assureurs. Pour parer ce scénario catastrophe, la loi Sapin 2 a donné au Haut Conseil de stabilité financière le pouvoir de suspendre temporairement les rachats, afin de sauvegarder la solvabilité des assureurs. « Si un jour, c’était appliqué, cela pourrait ruiner durablement la confiance des souscripteurs », avertit Norbert Gautron, actuaire associé chez Galea. Cette menace paraît toutefois assez théorique. Pour Farhat Salmi, responsable en gestion obligataire assurantielle chez Ostrum AM, « cette crainte est exagérée. Statistiquement, la probabilité de rachat par rapport au risque de taux est plutôt faible. Tout le monde n’est pas sensible aux taux d’intérêt. Il y a ceux qui ne suivent pas le marché au jour le jour, les frictions de fiscalité sur les contrats de moins de huit ans… Une hausse des taux s’accompagne par ailleurs souvent d’épisodes de volatilité, avec plus d’opportunités sur le marché pour les assureurs, pour peu qu’ils aient une gestion dynamique et flexible de leurs portefeuilles. » à la Direction générale du Trésor, on rappelle aussi qu’historiquement, « même en cas de soubresaut du marché, il n’y a jamais eu de rachat massif ». Trop anxieux, les assureurs ?

Scénario à la japonaise

Dans ce contexte, l’ACPR surveille les taux comme le lait sur le feu. à la fois pour assurer la protection des consommateurs et la maîtrise du risque de taux des assureurs. Ce risque a déjà fait des victimes au cours de l’histoire. En effet, alors que l’on se dirige vers un scénario « à la japonaise » (cocktail de taux d’intérêt bas, d’inflation faible et de population vieillissante), il faut se rappeler que sept assureurs vie ont fait faillite au Japon entre 1997 et 2001. Il se trouve que ces faillites ont conduit à la mise en place de mesures préventives, dont certaines rappellent le cadre prudentiel européen actuel.

La directive Solvabilité 2 intègre le risque de taux dans le nouveau calcul des exigences de fonds propres. Des scénarios extrêmes de hausse ou de baisse des taux, ou encore de rachats massifs, font l’objet de stress tests et donnent lieu à des rapports (Orsa). « Le suivi des risques liés à l’environnement de taux très bas demeure une priorité de l’ACPR », indique l’autorité. Pour son vice-président Bernard Delas, « les stress tests montrent que le secteur européen de l’assurance est résilient, mais que les adaptations restent nécessaires ».

En attendant la remontée des taux

Parmi les adaptations, on peut s’attendre à une reconfiguration du marché, portée par la gestion d’actifs. « Les taux bas donnent plus de travail aux assureurs. Pour être efficace, la gestion obligataire assurantielle doit devenir plus dynamique et opportuniste, sans perdre de vue qu’il s’agit d’une gestion de long terme », explique Farhat Salmi, responsable en gestion obligataire assurantielle chez Ostrum AM. « Cela pousse les assureurs à prendre davantage de risques sur leurs placements, et requiert de plus en plus de compétences financières, des équipes plus pointues ou une capacité à déléguer tout en réduisant les coûts », ajoute Norbert Gautron. Prime, donc, aux acteurs intégrés.

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