[DOSSIER] Panorama des réseaux santé 2/4

Les réseaux progressent dans l'adversité

La montée en puissance des réseaux des organismes complémentaires santé suscite toujours l'opposition d'une partie des professionnels. Mais leurs arguments deviennent de plus en plus fragiles, et la bataille se déplace sur le terrain de la communication et du lobbying.

Un réseau, ça va. Trois, bonjour les dégâts ! Et que dire de quatre, cinq ou plus... Il est tentant de paraphraser un célèbre slogan de la prévention routière pour résumer les tensions provoquées par les plates-formes santé des organismes complémentaires. Depuis le déploiement de Kalivia (Harmonie Mutuelles et Malakoff Médéric) et de Sévéane (Groupama et ProBTP) il y a deux ans, représentant chacun potentiellement plus de 6 millions de personnes protégées, ces tensions se sont exacerbées. « Avec la multiplication des plates-formes, les professionnels de santé ont compris que ce n'était plus un épiphénomène », constate Jean-Marc Boisrond, directeur général d'Itelis, la société de services en santé majoritairement détenue par Axa.

L'ordre établi est bousculé, surtout pour le dentaire et l'optique. Au sein de cette dernière profession, 50% des opticiens indépendants vivent avec moins de deux ventes par jour. Et le marché stagne autour de 5,4 Mds €. Les grilles tarifaires des réseaux, qui imposent des remises de l'ordre de 25 à 40%, sont donc une menace. Lors de son lancement en 2010, Kalivia avait subi les foudres du Syndicat des opticiens sous enseigne (Synope). Ce dernier avait menacé de saisir l'Autorité de la concurrence. L'appel d'offres de la nouvelle société, arguait-il, était « susceptible de mettre en danger l'ensemble de la filière optique et [...] la santé visuelle des Français ». Aujourd'hui, Laurent Borella, vice-président de Kalivia, souligne l'écart entre des propos frôlant le dénigrement et la réalité. Kalivia n'a été attaquée ni au civil ni au pénal. Seul un petit verrier a saisi l'Autorité de la concurrence, qui n'a pas encore rendu ses conclusions.

Les « antiréseaux » désavoués

L'environnement semble donc s'apaiser. « Les professionnels de santé peuvent ne pas être d'accord avec notre approche, mais nous sommes maintenant revenus dans un cadre normal », explique Marianne Binst, directrice générale de Santéclair, un des pionniers du secteur. Elle attribue cette évolution à une récente décision de la Cour de cassation, confirmant la condamnation du Conseil national de l'Ordre des chirurgiens-dentistes (CNOCD) et de plusieurs de ses conseils départementaux pour avoir incité les chirurgiens-dentistes à boycotter la plateforme créée en 2003 par Allianz, Maaf et MMA. Plusieurs concurrents de Santéclair l'ont paraît-il reconnue et certains ont même remercié Marianne Binst...

Autre fait marquant, la censure, début août 2011, de l'article 54 de la loi dite Fourcade par le Conseil constitutionnel au motif qu'un article sur les réseaux était un cavalier législatif n'ayant pas sa place dans un texte réformant la loi Hôpital, patients, santé et territoires. Selon le premier alinéa de cet article, un décret devait fixer les règles de tout conventionnement entre organismes complémentaires et professionnels ou établissements de santé. Les complémentaires auraient pu être contraintes de négocier avec les syndicats professionnels.

Lors des débats au Parlement, cette disposition avait été surnommée « amendement Essilor ». Il existe bien un document Powerpoint à l'en-tête d'Essilor intitulé « Pratique des remboursements différenciés. Quelles conséquences pour le secteur de la santé visuelle ? ». Ce document - support du lobbying du leader du verre ophtalmique auprès des parlementaires - est une critique virulente des réseaux, centrée sur la pratique du remboursement différencié. Cette dernière consiste à offrir aux assurés des taux de remboursement plus favorables lorsqu'ils fréquentent le réseau. Selon Essilor, elle est contraire à la libre-concurrence et au libre-choix de l'assuré. Elle contribue aussi « à la diffusion massive de produits bas de gamme, ce qui, à terme, altérera la R&D développée par certaines entreprises de santé, voire contribuera à la délocalisation de certains secteurs d'activités », peut-on y lire. Essilor est à la fois un fleuron de l'industrie française, un leader mondial de son secteur et une valeur sûre du CAC 40. Pas étonnant que son argumentation ait fait mouche auprès des politiques.

Malgré cet échec, les « antiréseaux » ne désarment pas. La Mutuelle générale de l'Éducation nationale (MGEN) fait aujourd'hui l'objet de nombreuses attaques, fondées sur un article du code de la mutualité qui interdit toujours aux mutuelles les remboursements différenciés. Mais certains arguments contre les réseaux semblent de plus en plus fragiles. Du coup, la bataille se déplace sur le terrain de la communication.

La Fédération nationale des opticiens de France (Fnof), un des trois syndicats de la profession, qui regroupe essentiellement des indépendants, est à la pointe de la contestation. La Fnof et la CDO, une centrale d'achats d'indépendants, ont sorti depuis début 2012 deux études démontrant que la valeur ajoutée des réseaux pour les assurés n'est pas avérée. Du côté des complémentaires, on remet en cause la crédibilité de ces études. Toutes deux sont réalisées par Galileo Busines Consulting, qui n'est pas un institut de sondage mais un cabinet d'études et de conseil en marketing stratégique et performance commerciale dont l'une des spécificités affichées sur son site est d'« articuler études et conseil en stratégie ».

Ces « anti » ne sont pas majoritaires. Une grande partie du secteur de l'optique est favorable aux réseaux et au dialogue avec les organismes complémentaires santé. C'est le cas d'Optic 2000, groupement coopératif leader avec 1 160 points de vente. C'est aussi le cas d'Optical Center, dont son PDG et fondateur, Laurent Lévy, a fait de la lutte contre les lunettes trop chères son credo : « Notre politique générale est favorable aux réseaux. 100% de nos 330 magasins adhèrent à au moins l'un d'eux. »

De nouvelles offensives à prévoir ?

Mais les opposants peuvent compter sur le soutien d'Afflelou et d'Essilor, deux groupes de poids, tant au sein du Medef qu'auprès des politiques. Lanceront-ils de nouvelles offensives sur le terrain législatif ? Tout dépendra de la majorité qui sortira des urnes au printemps, mais aussi des rapports de force au sein d'une profession divisée. Jean-François Tripodi, directeur général de Carte blanche, note, à propos des opticiens, que « la base manifeste beaucoup moins d'opposition que certains syndicats ». Il a sans doute raison, si l'on se fie aux propos d'Éric Plat, PDG d'Atol, qui a récemment rejoint la Fnof : « Il faut distinguer le syndicat et le dirigeant d'entreprise qui doit appliquer une "real politik" pour qu'elle fonctionne correctement. » Et le magazine interne d'Atol a aussi demandé une interview à Thierry Beaudet, président de la MGEN...

TROIS TYPES D'ATTAQUE

JURIDIQUE Procédures en justice, saisine de l'Autorité de la concurrence

POLITIQUE Lobbying parlementaire (amendement à la Loi Fourcade)

COMMUNICATION Études, sondages...

FACE À FACE

  • LAURENT BORELLA, DIRECTEUR SANTÉ DE MALAKOFF MÉDÉRIC ET VICE-PRÉSIDENT DE KALIVIA

« Près de 2 400 opticiens ont adhéré à notre plate-forme »

« Je ne suis pas inquiet pour l'avenir des réseaux. Il y a plus de "buzz" médiatique que de réelle opposition. Les réseaux ne dérangent que ceux qui refusent d'entrer dans une démarche de contractualisation. Près de 2 400 opticiens sur 11 000 ont adhéré à notre plate-forme, acceptant de réduire leurs tarifs jusqu'à 35% ou 40%. Nous avons déjà réalisé 500 000 ventes de lunettes via Kalivia, dont le taux de fréquentation est proche de 40%. Je ne pense pas que notre activité puisse être menacée par un éventuel texte réglementaire. D'une certaine manière, des principes existent déjà avec les recommandations de l'autorité de la concurrence de 2009. Les pouvoirs publics ont aussi intérêt à avoir des structures comme nous qui font pression sur les prix et solvabilisent le secteur de l'optique. Nous sommes une solution de régulation. »

  • ALAIN GERBEL, PRÉSIDENT DE LA FÉDÉRATION NATIONALE DES OPTICIENS DE FRANCE (FNOF)

« Les réseaux ont moins d'adhérents qu'ils ne l'annoncent »

« Je ne crois pas aux chiffres annoncés par M. Borella, de Kalivia, ni à ceux d'autres réseaux comme Santéclair, Itelis ou MGEN. Ils ont moins d'adhérents qu'ils ne l'annoncent. Et, dans tous les réseaux, on retrouve les mêmes magasins, appartenant essentiellement aux Opticiens mutualistes et à Optic 2000. Pourquoi les plates-formes devraient-elles lancer des appels d'offres complémentaires si elles font le plein ? Il y a vraiment un manque de transparence des complémentaires. D'un autre côté, il est vrai qu'il y a sans doute trop d'opticiens. Mais le nombre d'ouvertures est en décrue et il faudrait repasser sous la barre des 10 000 magasins. Enfin, il faut dédramatiser la situation. Comme Alain Afflelou, qui a rejoint notre fédération cette année, l'a dit à ses franchisés, nous sommes un syndicat qui défend ses adhérents. Et le droit syndical est inaliénable. »

LES SONDAGES QUI DIVERGENT

  • 58% : La proportion de salariés prêts à consulter un réseau de santé recommandé par leur mutuelle (58%) si leur contrat collectif devenait déficitaire.

SOURCE : ENQUÊTE HARRIS INTERACTIVE POUR LA MUTUELLE SMI AUPRÈS DE 1029 SALARIÉS

  • 33% : La part des consommateurs informés de l'existence d'un réseau d'opticiens agréés leur garantissant des conditions de remboursement préférentielles et qui s'y rendent.

SOURCE : ENQUÊTE GALILEO BUSINESS CONSULTING POUR LA CENTRALE DES OPTICIENS AUPRÈS DE 1 000 SALARIÉS

L'HÔPITAL, PROCHAINE CONQUÊTE DES RÉSEAUX

  • Les réseaux, qui ont tous commencé par l'optique, sont aujourd'hui engagés dans une phase de diversification. Harmonie Mutuelles et Malakoff Médéric ouvrent, en mai, un réseau d'un millier de centres d'audioprothèse. Le groupe paritaire annonce un petit plus, avec une garantie permettant aux salariés couverts par un contrat collectif d'offrir un équipement à leurs parents. Chez Itelis, la diversification prend la forme d'un accord avec une cinquantaine de centres de chirurgie réfractive (correction des anomalies de la vision), situés dans des grandes villes de France, offrant des tarifs négociés dans un acte non remboursé par la Sécu mais pris en charge par certaines complémentaires. Plusieurs acteurs ont aussi des réflexions en cours sur le dentaire et, pour tous, l'hospitalisation est la prochaine frontière. Il ne s'agira pas de lancer des appels d'offres, mais plutôt d'engager des négociations tarifaires au cas par cas, au-delà du prix de la chambre particulière.

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