Actuariat : la voie royale

La France manque d'actuaires. Les actuaires, eux, ne manquent ni de travail ni d'avenir. La profession vit une période radieuse et elle en profite pour muer en douceur. Il ne lui manque qu'une seule chose : susciter davantage de vocations.

Stéphanie Artigaud n'a pas le profil de l'actuaire classique. Elle a commencé par étudier à la Toulouse School of Economics, paradoxalement mieux reconnue aux États-Unis qu'en France. Elle est passée par Axa - « J'y ai découvert l'actuariat ». Alors, en 2003, à 30 ans, elle a suivi le cursus du Centre d'études actuarielles (CEA) pour devenir actuaire. Aujourd'hui manager chez Alturia, elle ne regrette pas son choix. « La formation professionnelle, c'est compliqué, mais si l'on est volontaire, aidé et bien entouré, on franchit les obstacles. » Surtout, « la formation d'actuaire apporte une vraie légitimité professionnelle ».

Car l'actuaire, c'est celui qui comprend ce que les autres ne comprennent pas. Ils sont 2 240 en France. Ils sont essentiels à l'assurance, à la finance. Sans eux, pas de calcul de rentabilité future possible et la rentabilité immédiate devient très aléatoire. Les actuaires sont des gens heureux, ils vivent une époque bénie de plein emploi, et même de pénurie de compétences face à une demande qui croît. Il en a toujours été plus ou moins ainsi. Et cela devrait être encore vrai dans l'avenir. La profession d'actuaire mérite de susciter des vocations : c'est un métier d'importance stratégique, avec d'excellents salaires, dans lequel l'emploi est assuré. La voie royale pour les plus belles carrières du secteur.

« Le besoin en actuaires ne va ni se démentir ni faiblir. Pour les entreprises d'assurances ou de conseil, il est indispensable de renforcer les équipes. Solvabilité 2, IFRS phase 2, European Embedded Value... Autant de projets qui nécessitent des compétences actuarielles. Avant, pour gérer un portefeuille de contrats, un ordinateur suffisait. Avec l'arrivée des méthodes stochastiques, il faudra incorporer de plus en plus de jugement humain », estime Thomas Béhar, président de l'Institut des actuaires.

Aussi loin que l'on remonte dans l'histoire de ce métier, les actuaires ont été recherchés. C'était même probablement le cas avant qu'apparaisse ce corps de métier au Royaume-Uni, en 1775, chez Equitable Life. L'origine du nom est bien plus ancienne : l'« actuarius » était la personne gérant les affaires du Sénat dans la Rome antique. Une fonction déjà hautement stratégique.

Le besoin est universel, mais la pénurie menace

Aujourd'hui, l'actuaire n'expédie pas les affaires courantes. Son travail est de prévoir la possibilité de survenance du risque, d'en évaluer les conséquences. Cela lui permet de donner un prix à ce risque et, si besoin, de l'étaler dans le temps en fonction de son évolution prévisible, mais aussi de son environnement économique. Faire payer la bonne prime contre un dédommagement en cas d'aléa, c'est l'essence de l'assurance.

La profession se porte bien, elle s'exporte même : vers d'autres pays, car la pénurie est mondiale, ou vers d'autres branches d'activités. Le petit contingent d'actuaires français travaille à 37 % dans l'assurance, 9,8 % dans la réassurance, 7,3 % dans la retraite-prévoyance et à 17,4 % dans le conseil et l'audit. Le gros quart restant se répartit dans la banque et la finance, l'entreprise, l'administration ou, pour 9,5 %, dans une catégorie « autres » - qui signifie bien souvent un changement radical de fonction et de vie.

Le nombre total des actuaires est en constante progression, son solde net annuel étant d'environ 150 personnes. Ce qui mérite une explication : sur les 260 nouveaux actuaires inscrits au tableau de l'Institut des actuaires l'an dernier, 150 sont issus de la dizaine de formations reconnues par celui-ci. L'Institut veille à ce que l'appellation, qui n'est pas contrôlée, ne soit pas galvaudée. Et 110 nouveaux actuaires proviennent de promotions dues à l'expérience en entreprise ou d'arrivée en France d'actuaires ayant été diplômés ou ayant exercé à l'étranger. Comme il part à peu près une centaine de personnes par an (retraite, mission à l'étranger, changement d'orientation professionnelle...), le solde ne dépasse pas le total des étudiants diplômés. Ces derniers viennent de la dizaine de cursus homologués par l'Institut des actuaires.

Ne pas brader un titre... à l'image poussiéreuse

Il faudrait probablement ouvrir plus largement les vannes de la formation, en acceptant un plus grand nombre de filières, mais ce n'est pas simple. « Nous avons beaucoup de demandes d'écoles ou d'universités qui souhaitent ouvrir des cursus d'actuariat. À nos yeux, il est d'abord indispensable de suivre totalement le "core syllabus" [programme commun] des formations d'actuaires défini par l'Association actuarielle internationale. Il faut effectivement réfléchir à certaines propositions, mais nous ne braderons pas le titre d'actuaire », affirme Thomas Béhar. De plus en plus d'écoles utilisent le terme « actuaire » dans l'appellation de leurs formations. « Si l'on n'y prend garde, des formations ne remplissant pas tous les critères nécessaires nivelleront le niveau par le bas », renchérit Christophe Eberlé, président d'Optimind. Comme ses collègues, et comme les assureurs et réassureurs, ce dernier a du mal à recruter : « On vient trop souvent à l'actuariat par hasard. Nombre d'actuaires sont d'anciens d'étudiants qui ont fait maths sup' et maths spé', qui n'ont pas pu intégrer une grande école et qui ont entendu parler de l'actuariat sans trop savoir ce que c'était. »

La profession souffre de fait d'un réel déficit de notoriété auprès des jeunes. Du coup, les étudiants candidats ne sont pas légion. L'actuariat souffre aussi de l'image poussiéreuse de l'assurance. Dans les grandes écoles, voire dans les facultés de sciences, l'actuariat n'est pas une vocation. Pourtant, le niveau des salaires (lire l'encadré ci-contre) et les possibilités de carrières devraient attirer. Mais, en réalité, il reste beaucoup à faire pour transmettre le message. La profession doit se faire connaître, sortir de son image de monde technique et austère, montrer que, parmi ses membres, il en est beaucoup qui ont eu des carrières impressionnantes (lire aussi l'encadré p. 42).

L'extension des missions rencontre ses limites

La profession doit aussi montrer qu'elle change, qu'elle prend encore plus d'importance. Le premier signe de cette évolution est institutionnel. « Nous avions déjà vu se préciser notre rôle dans la certification des tables de mortalité, d'invalidité ou dans l'évaluation des Perp, par exemple. Mais, surtout, ce qui va changer avec l'article 47 du projet de nouvelle directive européenne, c'est la définition de la fonction actuarielle. Cette définition précise notre rôle en matière de gestion des risques (l'ERM) où les actuaires vont "émettre un avis sur la politique globale de souscription". Accompagner les entreprises dans l'intégration de ces nouveaux rôles et donner aux actuaires les moyens de les remplir constitueront deux grands enjeux futurs de l'Institut des actuaires », explique Thomas Béhar. Au passage, il faut rappeler que l'un des grands espoirs de la profession jusqu'à l'an dernier était de se voir attribuer un réel rôle réglementaire. Avoir, en particulier, le pouvoir de certifier les modèles internes dans le cadre de Solvabilité 2. C'était une vraie demande, à laquelle, pendant un moment, Bruxelles n'était pas farouchement opposée. Pourtant, les actuaires n'auront pas accès à une telle manne. Ils continueront à envier les experts-comptables, les commissaires aux comptes, les notaires, ces professions dont une partie du chiffre d'affaires provient de la réalisation ou de l'enregistrement d'actes pour lesquels elles sont réglementairement indispensables.

Le front commun des assureurs, peu désireux de se laisser enchaîner, a eu raison de cette demande. En outre, les autorités de contrôle ont dû trouver que cette vérification de validité était directement de leur compétence. L'idée d'une certification indépendante des modèles internes avait pourtant du sens. Mais, pris entre les assureurs (à la fois donneurs d'ordre et recruteurs) et le Comitee of European Insurance and Occupational Pensions Supervisors (Ceiops), juge final, les actuaires n'avaient pas une grande marge de manoeuvre.

Une sphère d'influence politique élargie

Ni les uns ni les autres n'en parlent d'ailleurs plus. L'assurance y gagne en légèreté de procédure, mais elle perd un garde-fou supplémentaire. Le dossier pourra ressurgir un jour, si d'aventure un modèle interne venait à faillir, ce que personne ne souhaite. L'actuariat y perd une possibilité d'étendre une influence heureusement déjà importante. Mais ce qu'annonce Thomas Béhar a aussi un intérêt capital. La profession accorde une légitimité supplémentaire dans l'analyse du risque. Donner son opinion sur la politique de souscription, c'est porter un jugement sur la stratégie de l'entreprise, et ce ne sera jamais neutre. Être partie prenante de la qualité du contrôle interne, c'est acquérir un pouvoir sur les processus. L'actuaire devient ainsi juge des buts et des méthodes de l'entreprise d'assurances.

Cette nouvelle définition va renforcer encore plus la légitimité des actuaires. Elle va aussi les forcer à changer, car, pour accomplir ces missions, il n'est pas question de rester le mathématicien enfermé dans la tour d'ivoire du calcul des provisions techniques. Il faut s'ouvrir au monde de l'entreprise, apprendre sa vie. L'évolution de l'actuariat passe aussi par celle du marché des prestations. Il y a quinze ans, il se composait uniquement de prestations techniques, essentiellement du calcul et des validations de tables de mortalité. Aujourd'hui, cette dernière activité est devenue minoritaire dans le chiffre d'affaires des sociétés d'actuariat. Chez les grands noms du métier, c'est le conseil qui se développe le plus. L'explosion du chiffre d'affaires d'Optimind, doublé l'an dernier, en est un exemple. Le rôle de l'actuaire s'étend et peut aller jusqu'à préconiser des solutions d'assurance et de réassurance, comme le font Winter et quelques autres. Les « grands anciens » comme Fixage suivent cette tendance, à leur rythme, chacun ayant sa vision du marché, son histoire, son image à entretenir. Et tout le monde vit bien, ce qui tend à prouver qu'il n'y a pas qu'une seule vérité.

Le marché mute aussi structurellement. Certains grands cabinets se sont fait racheter ces dernières années : Winter par Alma Consulting, Actuaris par Watson Wyatt. Les grands noms de l'audit, PriceWaterhouse Coopers, Ernst & Young, Deloitte, KPMG, ont poursuivi le développement de leurs services d'actuariat. Plusieurs petits cabinets indépendants se sont créés. Pour l'heure, aucun géant n'émerge - comme si les clients ne voulaient pas d'entités trop grosses.

La petite nouveauté aussi, c'est que, désormais, les actuaires conseil communiquent et acceptent d'investir pour être connus. Ils sont encore un peu hésitants parfois, mais ils apprennent vite. Ce monde, inaccessible à la presse il y a dix ans, joue aujourd'hui du communiqué comme les plus grandes compagnies.

Les matheux passent à la sociologie

Du côté des compagnies justement, les choses bougent aussi en profondeur. Les actuaires coûtent cher, ils doivent être exploités au mieux. L'apparition des pôles actuariels dans les grands groupes, la multiplication des postes d'assistant actuaire et de statisticien confèrent au travail une teinte de management d'équipe et de gestion de projet de plus en plus prononcée. C'est aussi au sein d'une compagnie que les actuaires peuvent approfondir des connaissances connexes en marketing, distribution, gestion de la relation client.

L'arrivée des méthodes stochastiques, constatée par Thomas Béhar, se niche dans Solvabilité 2 et dans le montage et la maintenance des modèles internes. Elle réside également dans l'évaluation des passifs en « current market value » (valeur actuelle de marché) pour les normes IFRS phase 2. Elle s'épanouit dans l'évaluation de l'« embedded value » (valeur intrinsèque). Les mathématiciens ne sont pas réellement capables de mettre en formules le comportement humain, ils en calculent seulement les conséquences et, pour cela, il leur faut se pencher sur ce comportement. C'est cela, l'analyse stochastique. Un mot compliqué pour l'application pratique de la sociologie. Le comportementalisme, après avoir créé le marketing, s'est depuis un moment glissé dans la finance, et il y prend autant de place qu'il l'a fait dans la conception et la vente de produits.

On devient actuaire en faisant des études de maths, d'ingénieur, une grande école scientifique, une formation professionnelle au Conservatoire national des arts et métiers, au CEA ou au Collège des ingénieurs. « J'ai découvert l'actuariat à l'Ensae [École nationale de la statistique et de l'administration économique], raconte Mohamed Baccouche, actuaire à la direction technique vie d'Axa France. J'ai très vite été attiré par les mécanismes d'assurances, qui constituent une façon très intelligente qu'avait eue le monde économique de se doter d'un outil lui permettant de prendre des risques, de faire des choses qui, sans cela, auraient été impossibles », explique Mohamed Baccouche. Aujourd'hui, il s'intéresse aux problèmes d'asymétrie d'information entre assureur et assuré. Il a commencé par construire des modèles « et, pour comprendre leur utilisation, il m'a fallu découvrir de plus près les aspects marketing et commercialisation. Ensuite, j'ai fini par me demander ce que sera l'industrie du risque de demain », ajoute Mohamed Baccouche. Ce n'est pas le genre de discours que l'on aurait obtenu d'un actuaire il y a cinq ou dix ans. Et quand on lui demande ce que sera son futur, il répond : « Un actuaire ne fait pas de prophéties, il fait des prévisions. C'est pareil pour mon avenir ! » Aucune certitude donc, mais des possibilités au sein d'Axa, « où beaucoup de portes peuvent s'ouvrir, mais je ne suis pas obnubilé par cette question ».

Quand la prévision mène à la communication

C'est typique des actuaires, car ils n'ont pas réellement de problème de carrière et se font donc peu de soucis pour l'avenir. Mais ce qui l'est moins, c'est de l'entendre dire : « Certes, nous n'avons pas de problème de travail, parce qu'il y aura toujours un besoin de capacité de calcul. Mais, aujourd'hui, les assureurs ont surtout besoin de gens aptes à synthétiser les données d'un problème. Il faut savoir dégager l'essentiel et le communiquer très vite. »

Voilà qui est de nature à rendre le métier plus attrayant. Dans la lutte pour le recrutement, chacun se bat avec ses arguments. Les groupes d'assurances mettent en avant les possibilités d'évolution, les avantages sociaux, la diversité des produits et des branches. Les cabinets de conseil jouent sur la diversité des missions, des interlocuteurs, la responsabilité, l'indépendance. Au final, le résultat est le même : les prix montent. Et, très souvent, le recrutement se fait par le biais du stage que doit effectuer tout étudiant actuaire. De cette lutte aujourd'hui, les grands gagnants sont les actuaires -

Testez L'Argus de l'assurance en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Le Magazine

ÉDITION DU 23 octobre 2020

ÉDITION DU 23 octobre 2020 Je consulte

Emploi

BANQUE DE FRANCE

Directeur de mutuelle H/F

Postuler

CEGEMA

Chargé de Gestion Emprunteur H/F

Postuler

+ de 10 000 postes
vous attendent

Accéder aux offres d'emploi

APPELS D'OFFRES

Assurance statutaire du personnel.

Ville de Gagny

24 octobre

93 - GAGNY

Service d'assurance multirisques du patrimoine mobilier et immobilier de la SEM HAB...

SEM Habitat Pays Châtelleraudais

24 octobre

86 - CHATELLERAULT

Proposé par   Marchés Online

Commentaires

Actuariat : la voie royale

Merci de confirmer que vous n’êtes pas un robot

Votre e-mail ne sera pas publié