Les 6 chantiers qui attendent les actuaires

Les 6 chantiers qui attendent les actuaires
Thomas Béhar (à gauche), directeur technique groupe et chief actuary officer chez CNP Assurances, et David Dubois, directeur marketing et développement chez RGA France,

Passage de témoin à l’Institut des actuaires. Lors de son 15e congrès le 17 juin dernier, l’association d’utilité publique, forte de 3 700 membres, s’est dotée d’un conseil d’administration et d’une équipe renouvelés. Au terme de deux mandats consécutifs à sa tête, Thomas Béhar, directeur technique groupe et chief actuary officer chez CNP Assurances, passe le relais à David Dubois, directeur déve­loppement chez RGA France. Cette succession inter­vient dans un contexte où le métier d’actuaire fait face à de profondes mutations, tant du point de vue réglementaire (Solvabilité 2, IFRS 4 Phase 2…), économique (environnement de taux bas) que technique avec l’avènement de la data science et des innovations digitales. Autant de chantiers qui appellent à une « prise de conscience des nouvelles respon­sabilités » par le marché des professionnels de l’actuariat. D’autant qu’avec l’entrée en vigueur de Solvabilité 2 au 1er janvier 2016, le rôle de l’actuaire, lorsqu’il est porteur de la fonction actuarielle ou de la gestion des risques, est appelé à se renfor­cer : « Il est important que l’actuaire en charge d’une fonction clé puisse évoluer dans un cadre clairement défini qui lui permette de conjuguer son rôle de lanceur d’alerte et sa mission de salarié », souligne Thomas Béhar. ? Sébastien Acedo

Taux bas : le marché ne s’autorégulera pas !
Thomas Béhar : Cela fait plus de deux ans que l’Institut des actuai­res, dans le cadre de sa mission d’utilité publique, a alerté les pouvoirs publics sur l’environnement de taux bas. Nous avons été très précoces pour dire que la situation dans laquelle le marché se trouvait n’était pas tenable dans la durée. Les projections Solvabilité 2 ne suffiront pas à rendre le marché raisonnable. L’ensemble des pratiques et des règles ont été définies à une pério­de où les taux étaient à 8 %. Il est temps de les revoir dans un contexte où la politique de Quanti­tative Easing menée par la BCE risque de se poursuivre longtemps. Sans catalyse réglementaire, sous la pression de la concurrence, les assureurs distribueront trop rapidement leur bulle de revenus obligataires liée au stock important d’obligations présentant des coupons réels élevés. Le marché ne saura pas, de lui-même, s’autoréguler suffisamment rapidement pour permettre de réorienter l’offre d’assurance vie vers des produits compatibles avec le nouvel environnement économique. Du point de vue de l’actuaire ou du responsable de la fonction des risques, l’enjeu est donc de décri­re les situations afin de permet­tre la prise de décisions appropriées par les entreprises. Nous militons pour l’adoption de mesures réglementaires qui permet­tent d’étaler dans le temps la participation aux bénéfices. De ce point de vue, nous nous réjouis­sons que l’Assemblée natio­nale, dans le cadre de la loi Sapin 2, ait renforcé les pouvoirs macroprudentiels du Haut conseil de stabilité financière (HCSF), lequel sera habilité à prendre des mesures de résolution dans le cas de scénarios extrê­mes.

Fonctions-clés : la commission déontologie de plus en plus sollicitée

Thomas Béhar : Notre commission de déontologie, qui exerce une fonction de conseil sous couvert de confidentialité, est saisie de façon croissante par des titulaires de fonctions clés (actuarielle ou gestion des risques) qui sont à la recherche d’éclairages sur le juste niveau d’exigence dans l’analyse des risques, la définition de ce qui relève de leur devoir d’intervention, la manière d’aviser le dirigeant de façon adéqua­te. L’actuaire n’est pas un lanceur d’alertes. Il est tenu de décrire les scénarios, en évitant les deux écueils que sont l’autocensure et la complaisance. Il est dans la situation d’éclairer le dirigeant dans sa prise de décision stratégique. Nous travaillons à l’écriture de normes professionnelles sur l’exercice de ces deux fonctions, pour une publication possible en juin 2017.

David Dubois : Les titulaires de fonctions clés ont besoin de se retrouver sur un terrain neutre, pour échanger sur des préoccupations communes. Nous pouvons favoriser ces espaces apatrides de discussions : « Comment faire vivre sa fonction clé au sein de l’entreprise ? » « Comment peut-on lui donner plus de visibilité ? » « Comment aborder son dirigeant sur un sujet délicat ? ». Des communautés qui, en amont, permettront de prévenir des situations qui pourraient être instruites dans le cadre de la commission de déontologie.

Ultimate forward rate (UFR) : attendre la clause de revoyure en 2018

Thomas Béhar : L’Ultimate forward rate (UFR), qui est le taux ultime à 60 ans vers lequel l’ensemble des courbes de taux utilisées pour modéliser les bilans prudentiels des assureurs convergent, fait l’objet d’une consultation en cours à l’Eiopa sur une possible révision à la baisse. Cette démarche pose la question de la volatilité de la réglementation. En effet, on ne peut pas dire que six mois après la mise en œuvre de Solvabilité 2, les perspectives à long terme ont fondamentalement changé. On parle ici de 2076. Sauf à considérer que le quantitative easing durera encore 50 à 60 ans, il n’y a aucune pertinence à revenir maintenant sur le niveau de l’UFR. Les règles pourront être revues au moment de la clause de revoyure de Solvabilité 2 en 2018 et d’un point de vue global. Je pense que la vision à 60 ans peut encore attendre deux ans. Le pilier 1 de Solvabilité 2 est un thermomètre qui doit permettre aux entre­prises, éclairées par leurs actuaires, de prendre des décisions quant à la conduite des affai­res. Changer de thermomètre en permanence nuit à la capacité de mesurer la température. En revan­che, les fonctions clés devraient produire à leur direction générale des sensibilités au niveau de l’UFR.

Les assureurs en rodage sur la qualité des données

Thomas Béhar : Nous ne pouvons que regretter l’absence d’une démar­che de place en matière de qualité des données nécessaires à la production des reportings. En assurance collective, on ne peut pas dire qu’il y a une pratique forte de transmission de données profondes et détaillées de l’entreprise vers le courtier puis l’assureur. Le superviseur pourrait mettre en place des standards sur les données et s’emparer de Solvabilité 2 pour édicter des règles sur le niveau des informations à produire. Une jurisprudence se construit peu à peu. Après l’examen des pratiques des modèles internes, l’ACPR est en train de dupliquer ses attentes au reste du marché. Chacun apprend, il faut être honnête à cet égard.

Retraite : des stress tests pour la stabilité des FRPS

Thomas Béhar : Un horizon à un an, pour le risque de ruine d’un assureur, n’est pas compatible avec l’horizon de long terme de contrats de retraite qui ne présentent pas de valeur de rachat. L’idée d’utiliser la directive IORP de mai 2003 pour créer des institutions ad hoc (NDLR : les fonds de retrai­te professionnels supplémentaires, FRPS) et se laisser le temps, avec IORP2 de définir un cadre prudentiel approprié, est bonne. Nous ne pensons toutefois pas que le cadre Solvabilité 1 (NDLR : 4% des provisions mathématiques quel que soit l’adossement actif/passif) avec lequel vont vivre temporairement ces fonds soit approprié mais c’est un moindre mal par rapport au cadre Solvabilité 2 sous l’angle Pilier 1. Les tests de résistance qui seront menés, dans un premier temps, permettront de jauger la stabilité des fonds.

Mettre la data science entre les mains de l’actuaire

David Dubois : Les nouvelles sources de données, issues du big data, et leurs apports nécessitent des expertises statistiques et algorithmiques. Les actuaires sont généralement les mieux placés au sein d’un organisme d’assurance pour occuper les fonctions de data scientists. C’est une source de nouveaux débouchés pour la profes­sion. Au-delà, la data science offre une opportunité à l’actuaire d’apporter une expertise complémentaire. Les lois relè­vent-elles d’un savoir ou bien seule­ment du machine learning, un chaos dont il faut extraire une prédictibilité ? Nous considérons qu’il n’y a pas que du chaos mais une place pour des compétences en complément de ces technologies de la data. Il n’empêche, ce sont des outils puissants dont on pense qu’il est préférable de les remettre dans les mains des actuai­res qui ont une vision d’ensem­ble. L’Institut des actuai­res vient, par ailleurs, de lancer un groupe de travail consacré à la blockchain. Cette technologie de gestion des bases de données, créée en 2008 avec le Bitcoin, peut potentiellement bousculer des secteurs comme l’assurance. Il est encore difficile d’établir son impact sur la chaîne de valeur. Nous essayons d’identifier les spécialistes en mesure de distiller un enseignement sur le sujet en vue de formuler des recommandations. Car, derrière la blockchain, se posera la question de l’analyse des risques et des opportunités.

L’Institut des actuaires : de quoi parle-t-on ?

  • L’Institut des actuaires, fondé en 1890, est une association de la loi 1901 reconnue d’utilité publique qui organise et représente la profession en France. Il se définit comme le « garant d’un actuariat de qualité », respectueux des normes et de la déontologie.
  • Au 31 décembre 2015, l’organisme professionnel compte 3 687 membres, dont 32 % de femmes, tous statuts confondus : associés, qualifiés, certifiés, agrégés, membres honoraires et membres d’honneur. 86 % d’entre eux exercent en France dont 85 % en région parisienne. Avec 49 % de ses membres, l’assurance est le premier secteur employeur d’actuaires, suivi du conseil (18 %) de la finance (11 %) et de la réassurance (10 %).

Qui est le nouveau président de l’Institut des actuaires ?

David Dubois, 48 ans, directeur développement chez RGA France
  • SA FORMATION
    - Diplômé en économie mathématiques & économétrie de l’Université Paris 2 Panthéon-Assas, actuaire de l’Institut des actuaires et titulaire d’un executive MBA de l’école supérieure de commerce de Paris.
  • SON PARCOURS
    - 2002-2003 Senior manager, actuariat conseil en retraite et rémunérations différées au sein de PricewaterhouseCoopers (PwC).
    - 2003-2009 Directeur assurance de personnes au sein de Munich Re France.
    - Depuis janvier 2010 Directeur marketing et développement de RGA France.

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