« Les marchés n'ont pas de vision stratégique »

« Les marchés n'ont pas de vision stratégique »
Le fondateur d'Axa estime que toutes les leçons n'ont pas été tirées de la crise, critiquant en particulier le système comptable actuel et la refonte des normes prudentielles. Un éclairage plus que jamais d'actualité, alors que l'Union européenne repousse la réforme des normes comptables et que les autorités de contrôle viennent de rendre leur avis sur la mise en oeuvre de Solvabilité 2.

Comment analysez-vous la conjoncture ?

La crise financière est pour l'essentiel derrière nous. Elle a été sous-estimée au départ, puis dramatisée. La comparaison avec 1929 est excessive. Le gouvernement américain aurait sans doute dû éviter la faillite de Lehman Brothers, qui a suscité la panique, approfondissant la crise. Éviter la chute d'AIG était une bonne chose, mais cela ne suffisait pas. Dans l'économie, il est essentiel que l'argent circule. Or, la panique a tout gelé : privées de trésorerie, des entreprises font faillite, ce qui approfondit la crise. La réunion du G20, provoquée par Nicolas Sarkozy, a contribué à la prise de conscience d'une nécessaire action. La confiance est ainsi progressivement revenue et l'argent circule à nouveau plus ou moins bien, sachant qu'on est passé d'un excès de laxisme à un excès de prudence dans l'attribution des crédits.

Quels ont été les effets de la crise ?

La crise a causé deux sortes de dégâts. Un endettement considérable des États, dont on ne sait comment ils vont se sortir, et des destructions d'emplois. Grâce à son système social protecteur, la France a été moins touchée sur le front du chômage, mais elle remontera plus lentement la pente que les États-Unis. Il faut retrouver des capacités à investir, d'où l'idée du grand emprunt, qui ne doit pas servir, directement ou indirectement, à renflouer les caisses de l'État.

À les écouter, cette crise financière aurait eu peu d'impact sur les assureurs. Partagez-vous cette analyse ?

Oui, car la banque et l'assurance sont deux activités fondamentalement différentes. Le banquier doit emprunter de l'argent pour pouvoir en prêter, alors que l'assureur a toujours un cash flow positif, car les clients paient d'avance. Cela dit, si l'IARD a tiré son épingle du jeu, l'assurance vie a été lourdement affectée par l'effondrement des unités de compte. Mais l'activité redémarre, privilégiant l'assurance vie, plus traditionnelle. Les assureurs ne seraient touchés que par une crise longue, qui aurait un impact durable sur leurs investissements.

Tout cela conforte votre aversion envers la bancassurance...

J'ai toujours été opposé au modèle de la bancassurance : à chacun son métier ! Hormis la gestion de l'épargne, la banque et l'assurance diffèrent largement. Le bon système réside dans l'utilisation des réseaux d'assurance par la banque et vice-versa. Je suis frappé de voir que ING, présenté comme la grande réussite de la bancassurance, rompt avec ce modèle, qu'il n'appliquait d'ailleurs pas hors de chez lui. Plus largement, les périodes économiques difficiles conduisent à l'éclatement des conglomérats et à un recentrage sur les métiers.

Êtes-vous, dès lors, favorable à la fusion des autorités de contrôle de la banque et de l'assurance ?

C'est une idée qui a du sens. Les assureurs font un peu de banque et les banquiers font de l'assurance. Mais cette fusion doit tenir compte des spécificités de l'assurance, avec un collège pour les questions d'assurance et des contrôleurs formés en matière d'assurance.

Tous les enseignements ont-ils été tirés de cette crise ?

Non et cela me préoccupe. Comme à chaque fois, on repart business as usual. Les lobbies jouent contre les mesures de régulation envisagées, privilégiant le court terme et les dispositifs favorisant la volatilité des marchés. On va à fond dans le mark to market [valeur de marché]. Ainsi, dans l'assurance, le passif s'apprécie plutôt sur le long terme, mais les nouveaux systèmes comptables encouragent une approche à court terme de l'actif, créant un dysfonctionnement dangereux. Les assureurs doivent le combattre.

Avec quelles conséquences ?

L'investissement se fait de moins en moins en actions. Il y a une rupture par rapport au rôle important que les assureurs ont pu jouer jadis dans le soutien à l'économie. Il y a dix ans, 30 % des actifs des compagnies britanniques étaient placés en actions. Aujourd'hui, c'est 0 %. Aux États-Unis, de nouvelles règles comptables ont poussé les compagnies d'assurances à cesser d'investir dans les actions et l'immobilier. Il aurait fallu davantage monter au créneau lors des débuts des normes IASB, mais nous n'étions que deux à les combattre, la BNP et Axa. Modifier les normes relève aujourd'hui de l'Europe, dont le temps de réaction est très long. Les Américains sont les champions pour édicter des règles, et savoir s'en affranchir lorsqu'elles posent problèmes. L'Europe a des vertus, mais elle manque de réactivité.

Quel effet tout cela a-t-il sur l'assurance et sur le métier d'actuaire ?

Avec la financiarisation des marchés, le rôle de l'assureur n'est plus simplement de couvrir le risque technique, mais aussi le risque d'actifs. Auparavant, le métier d'actuaire était relativement simple : il s'agissait d'évaluer le risque technique et d'assurer sa bonne couverture. Son champ d'action s'est élargi : de secondaire, la gestion du risque des actifs est devenue essentielle. L'actuaire ne peut donc pas en rester à ce qu'il a appris pour passer ses examens. À l'instar des Américains, les Français doivent investir dans la formation permanente pour s'adapter aux évolutions de l'économie et des techniques. À l'origine, les actuaires étaient essentiellement présents sur la vie, puis ils sont intervenus sur l'IARD et, aujourd'hui, on en retrouve de plus en plus dans les banques et les sociétés de gestion d'actifs.

Quelle régulation défendez-vous ?

Ce qui est nocif pour l'économie, c'est la spéculation, le court terme. Il faut donc réglementer tout ce qui obère une vision de moyen et long terme. En cela, une révision en profondeur des nouvelles règles comptables est indispensable. De même, dans quel métier la publication de comptes trimestriels peut-elle avoir du sens ? À la Bourse, la cotation en continu a remplacé le fixing. Avec quel intérêt, si ce n'est d'encourager la spéculation ? Les dirigeants d'entreprise sont bien trop à l'écoute des marchés boursiers. Si j'avais écouté les marchés, jamais je n'aurais bâti Axa ! À chaque nouvelle acquisition, ils nous ont sanctionnés, car ils n'avaient aucune vision stratégique. Aujourd'hui les fonds d'investissement recherchent des rendements à court terme, ce qui va à l'encontre des intérêts des entreprises. Existe-t-il encore de vrais investisseurs, des actionnaires qui assurent leur responsabilité de partenaire de l'entreprise ? Des stakeholders plus que des stockholders ?

Ne faut-il pas redouter un trop-plein de contrôles ?

Il faut des contrôles. La survenue de la crise tient principalement à la suppression des règles, notamment par l'administration Clinton. Mais cette réglementation doit être intelligente. Les professionnels ne sont pas assez écoutés, les décisions prises sont souvent technocratiques. Et trop de contrôle peut déresponsabiliser, voire paralyser. Tout comme l'excès de procédures dans les entreprises. L'efficacité de l'entreprise n'est pas de suivre une procédure, mais d'innover, d'avoir de bonnes intuitions.

Et Solvabilité 2 relève d'une « réglementation intelligente » ?

Solvabilité 2 n'est pas satisfaisante, il faut nettement l'améliorer, d'ores et déjà manager Solvabilité 3. Les assurances, comme les banques, se sont fait imposer une réglementation sans suffisamment participer à son élaboration.

Sur ce projet, les interventions des dirigeants d'Axa peuvent paraître en décalage avec les positions de la FFSA...

Il est de plus en plus nécessaire de prendre en compte la dimension européenne ou mondiale, parce que les décisions qui nous concernent sont prises à Bruxelles ou au G20, et c'est ce sur quoi les dirigeants d'Axa sont vigilants.

L'étranger est-il un point de passage obligé pour les assureurs français ?

L'assurance française est placée devant une alternative : ou elle se développe à l'international ou elle risque de végéter sur un marché mature et de voir arriver des acteurs étrangers qui lui prendront des parts de marché. Les pays émergents offrent un potentiel formidable, et c'est là qu'il faut investir. Les compagnies françaises ont des atouts, notamment de très bons techniciens de l'assurance.

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