François Vilnet et Julian Enoizi (Iftrip) : « Les attentats du World Trade Center ont changé la culture du risque »

François Vilnet et Julian Enoizi (Iftrip) : « Les attentats du World Trade Center ont changé la culture du risque »
François Vilnet Président de l’Iftrip (International forum for terrorism risk et Julian Enoizi CEO de Pool Re © photos : LAETITIA DUARTE

Le Forum international des pools d’assurance et de réassurance du risque terroriste, l’Iftrip, s’est réuni à Paris, le 28 juin, avec le soutien de Gareat  (gestion de l'assurance et de la réassurance des risques d'attentats et de terrorisme) et de la Fédération française de l’assurance (FFA). Rencontre avec ses dirigeants.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, la menace terroriste est plus prégnante dans nos sociétés occidentales. La fréquence des attentats et le nombre de victimes ne cessant de croître, ce risque est-il appréhendé de façon différente ?

François Vilnet - Les attentats du World Trade Center ont changé la culture du risque en général et celle du risque terroriste en particulier. On a découvert, à cette occasion, que des avions pouvaient être utilisés comme des armes. La gravité de l’événement, ses conséquences, et l’utilisation de ce type de moyens non-conventionnels ont conduit au concept d’hyperterrorisme. En France, la violence politique et les attentats existent depuis longtemps. Depuis 2015, nous avons eu affai­re à un terrorisme de type conventionnel (armes à feu, explosifs, véhicules...). Ce qui est différent selon les événements, c’est la nature de la réaction : il y a un biais émotionnel, l’opinion étant plus touchée par une victi­me d’un acte terroriste que par celle d’un accident grave.

Julian Enoizi - En effet, le terrorisme n’est pas un problème découvert par la génération actuelle, mais la menace a changé. En Euro­pe, le terrorisme pratiqué par des groupes ­régionaux identitaires, comme l’ETA basque ou l’IRA irlandais, est désormais derrière nous. La menace vient essentiellement du fondamentalisme islamique qui germe en Irak et en Syrie et frappe nos sociétés occidentales. C’est une menace quotidienne, qui touche les individus dans des lieux peuplés comme les stades, les salles de spectacles et les transports. En trois mois, au printemps dernier au Royaume-Uni, nous avons subi 4 attentats et déploré 35 morts et 300 blessés.

L’hyperterrorisme du début des années 2000 est-il, toutefois, encore une menace ?

J. E. - Les actions spectaculaires du type du World Trade Center ne sont pas à exclure, mais la dernière vague d’attentats subie par la France et le Royaume-Uni depuis 2015 montre que le mode d’action a changé. Un seul individu peut réussir à créer de la pani­que et générer les mêmes pertes économi­ques. Il est trop tôt pour dresser le bilan des dommages causés par l’attaque du London Bridge. Mais on constate que les attentats en Égypte et en Tunisie ont mis l’économie de ces pays à genoux en les privant des revenus du touris­me. Si les services de sécurité peu­vent réussir à nous protéger des actions spectaculaires, les actions individuelles, plus ­diffuses, sont plus difficiles à prévoir et à contrer. Les assureurs n’avaient pas prévu qu’on puisse utiliser une voiture comme une arme.

Pool Re est à l’initiative du Forum international des pools de (ré)assurance du risque terroriste (Iftrip). En quoi la collaboration internationale s’impose-t-elle aujourd’hui ?

F. V. - La gestion du terrorisme relève toujours de la souveraineté nationale et de la réglementation en vigueur dans chaque État, mais compte tenu du développement pris par cette violence politique, beaucoup d’États sont touchés ou menacés et la collaboration au niveau mondial n’a jamais été aussi nécessaire. De fait, les différents pools de (ré)assurance collaboraient déjà depuis 10 ans au sein de l’OCDE (ndlr : Organisation pour la coopération et le développement économique), l’Iftrip formalise ces relations et entend les développer. Il s’agit d’un forum pour échanger sur la couverture et l’indemnisation de ce risque et tirer des enseignements de nos expé­riences respectives. De nombreux pools conçus, au départ, pour assurer les pertes commerciales et industrielles ont évolué pour prendre en compte la mutation de la menace terroriste. Certains d’entre eux couvrent égale­ment les atteintes à la personne, en matière de vie et de santé, selon une logique de couverture globa­le multibranche.

François Vilnet, Président de l’Iftrip (International forum for terrorism risk)

SON PARCOURS
Diplômé de l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de Paris (ESPCI ParisTech) et titulaire d’un master de l’IAE Paris, il commence sa carrière comme ingénieur chez Air Liquide.
  • 1983 Directeur du marché français non-vie chez Scor.
  • 1990 Directeur de la souscription chez Abeille Re.
  • 1995 Secrétaire général d’Axa Re.
  • 1997 Directeur des affaires publiques de Partner Re.
  • 2002 Vice-président de Gareat.
  • 2006 Président de l’Association des professionnels de la réassurance en France (Apref)

 

Ce système de couverture multibranche n’existe pas en France. Pourquoi ?

F. V. - En France, le Gareat a été créé à la suite des attaques du 11 septembre 2001 et à l’explosion de l’usine AZF à Toulouse dont on redoutait, à l’époque, qu’il s’agisse d’un acte terroriste. Ces événements avaient mis en lumière des doutes sur la capacité du marché à absorber la perte en cas d’attentats majeurs. Sur l’exemple des pools européens existants (Pool Re et Consorcio), nous avons construit un partenariat public privé avec une mutualisation des dommages des grands risques au sein du Gareat adossé à une garantie de l’État. Nous avons rendu obligatoire en 2002 la cession de tous les risques excédant 6 M€ au Gareat, avant d’élargir cette couverture en 2005 aux risques de plus petite taille. En ce qui concerne l’assurance de personnes, l’indem­nisation des victimes d’actes de terrorisme est prise en charge depuis 1986 par le Fonds de garantie des victimes de terrorisme et autres infractions (FGTI). L’Association des professionnels de la réassurance en France (Apref) avait envisagé la création d’un pool multibranche, mais le marché de l’assurance et les pouvoirs publics n’étaient pas prêts. Cela a fait l’objet d’un débat au sein de la FFA mais les assureurs préfèrent confier la gestion de cette indemnisation à un organisme neutre, l’indemnisation des victimes du terrorisme étant délicate.

Et au Royaume-Uni, les récents attentats ont-ils amené à repenser le système de (ré)assurance de ce risque ?

J. E. - Pool Re a été créé en 1993 pour répondre à une faille de marché à la suite de l’attentat de l’IRA du London Baltic Exchange. Cet atten­tat était dirigé contre des biens immobiliers, mais pas des personnes physiques. Aujour­d’hui, nous l’avons vu avec l’attaque du London Bridge, les attentats ont changé de nature. La couverture existante comporte des lacunes : les pertes d’exploitation sans dommages physiques ne sont pas couvertes, c’est une erreur de l’Histoire.

Aujourd’hui, la perte économique est plus importante pour les PME que les grandes entreprises. Les commer­ces dans la zone proche du London Bridge devraient, ainsi, subir une perte d’exploitation. Mais, comme l’assurance contre le risque terroriste au Royaume-Uni n’est pas obligatoire et est exclue des polices dommages, les PME ne sont pas forcément assurées. C’est aux assureurs d’effectuer ce travail d’éducation en leur montrant que la couverture est aborda­ble et nécessaire.

Julian Enoizi, CEO de Pool Re

SON PARCOURS
Diplômé en droit de l’université de Birmingham et de Limoges, il débute sa carrière au sein du cabinet d’avocats Berwin Leighton Paisner.
  • 2000 Vice-président chez AIG.
  • 2002 CEO de CNA Insurance.
  • 2009 CEO d’Argo International.
  • 2011 CEO de Prosight Specialty Underwriters.
  • 2013 CEO de Pool Re.

 

L’émergence des nouvelles technologies engendre aussi une mutation du risque terroriste. Quels sont les nouveaux défis des pools de (ré)assurance ?

F. V. - L’émergence du risque cyber est un défi majeur, mais ce marché est encore balbutiant en Europe. Les conséquences en dommages du cyberterrorisme sont couvertes par quelques pools en Europe, dont Gareat. Les assureurs se demandent comment le couvrir et à quel prix. Une attaque informatique du type de Wanna Cry peut générer des pertes d’exploitation importantes. Une des difficultés de la couverture du cyberterrorisme rési­de dans sa qualification : s’agit-il de terroris­me ou bien de fraude ou de malveillance ? Il faudrait étudier cette question avec les pouvoirs publics.

J. E. - En 2017, Pool Re va étendre sa couverture aux dommages causés par une attaque cyber, ce qui rendra nos entreprises plus résilientes. Nous espérons que cela constituera un exemple à travers le monde.

Qu’en est-il du risque nucléaire ?

F. V. - Les risques Nucléaire, biologique, chimique, radiologique (NBCR) ont été pris en compte à partir de 2003. On pensait que c’était une prochaine étape possible après le World Trade Center, car des réseaux terroristes souhaitaient utiliser ce type d’attaques non-conventionnelles. La couverture NBCR varie d’un pays à l’autre en fonction du degré d’exposition, du nombre de centrales et de la sensibilité au nucléaire. En France et au Royaume-Uni, nous couvrons ces risques, contrairement à l’Allemagne. L’Australie, par exemple, couvre les risques biologiques et chimiques, mais exclut le nucléaire.

En Europe, nous sommes particulièrement exposés, car nous sommes proches des zones de guerres du Moyen-Orient et des zones où le contrôle des matières radioactives est problématique. Nous redoutons un scénario de type « bombe sale », c’est-à-dire un mélange d’explosifs et de matières radioactives pour faire un maximum de dégâts.

J. E. - Et aujourd’hui, avec un drone, une telle arme peut être lancée au-dessus d’un stade et provoquer une panique considérable. Avec la technologie, le risque terroriste bascule dans un nouveau monde, encore inconnu…

NDLR : L'entretien a été réalisé avant la série d'attentats en Espagne, à Barcelone et Cambrils.

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