Gilles Babinet, digital champion auprès de la Commission européenne : « Les organismes professionnels de l'assurance doivent appeler à un plan Marshall numérique »

Gilles Babinet,  digital champion auprès de la Commission européenne :  « Les organismes professionnels de l'assurance doivent appeler à un plan Marshall numérique »
Gilles Babinet, digital champion auprès de la Commission européenne

La révolution numérique bouscule tout, y compris le secteur de l'assurance. Les acteurs doivent vite s'y préparer et comprendre les implications, sous peine de compter parmi ceux qui statistiquement disparaîtront.

Quelle est la fonction d'un digital champion ?

Comme les 27 autres digital champions européens, j'ai été nommé à cette fonction informelle, non rémunérée, directement par Nelly Kroes, commissaire européen en charge du numérique. Notre rôle est d'aider l'Europe à réfléchir aux enjeux du numérique en apportant un regard alternatif et détaché des emprises politiciennes.

En France, y a-t-il réellement une volonté politique d'aller vers le numérique ?

J'ai présenté en février 2013 un rapport rédigé avec Frédéric Créplet pour l'Institut Montaigne baptisé « Pour un New Deal numérique », que nous avons souhaité comme un électrochoc, tant il nous semble urgent de prendre ce sujet à bras-le-corps alors même que les gouvernements successifs tardent à le faire. Dit brutalement, le peu de compréhension des enjeux du numérique de la part de la haute fonction publique et du corps politique est un frein considérable, si ce n'est le frein principal. Il y a de bonnes mesures, mais ça n'est pas suffisant.

Vous avez eu à plusieurs reprises la dent dure à l'égard de la Cnil...

Je ne nie pas la nécessité d'avoir un régulateur à l'égard des données. Bien au contraire. Ce que je réfute, c'est la posture de la Cnil qui fait la régulation tout en influençant le législateur. Or ces enjeux sont trop sérieux pour que la société civile - au sens large - ne prenne pas part au débat. Il faut par ailleurs se méfier de tous ceux qui brandissent la question de la vie privée ou de la sauvegarde de l'emploi dans le seul but de leur propre préservation. Enfin, il me semble préférable de réguler les usages, plutôt que la donnée en elle-même.

Face à cette posture étatique, qu'attendent les Français ?

Globalement, les Français ressentent très fortement - même s'ils ne l'explicitent pas clairement - combien les politiques publiques ne sont pas adaptées au monde contemporain et mesurent l'attachement de la classe politique à un logiciel du monde qui a aujourd'hui disparu. Le problème est que les corps politiques n'émettent plus d'idées en phase avec notre époque : la révolution conservatrice a arrêté la pensée. On ne se pose plus de questions ou alors des questions de type « pain au chocolat ».

Ainsi, le décalage ne cesse de s'amplifier entre les citoyens qui prennent l'habitude de tout mesurer et vérifier grâce à Internet, et les politiques pour qui le déclaratif domine, entretenant chez les Français une vision mystique du pouvoir.

Certains pays sont-ils à prendre en exemple pour aborder cette révolution numérique ?

Il est très intéressant de voir combien les « petits pays » de l'Union appréhendent différemment cette question à l'instar des États baltes. Nous avons beaucoup à apprendre des Lituaniens, par exemple, qui ont généralisé le vote électronique et qui sont les champions européens d'e-commerce. Leurs voisins Estoniens et Slovaques progressent également très vite. D'autres pays, comme la Suède, et hors du champ européen, Israël, démontrent qu'il est possible d'avancer en procédant par petites touches, sans les effets de manche d'un plan numérique de grande ampleur. L'essentiel étant de favoriser une prise de conscience et d'agir, comme le font actuellement les Allemands qui tendent à numériser leur outil industriel.

Pensez-vous que la France va dans le bon sens au regard des premières pistes du projet de loi sur les droits et libertés numériques dévoilées en janvier dernier par Fleur Pellerin, alors ministre déléguée chargée des PM€, de l'innovation et de l'Économie numérique ?

Ce point soulève une question fondamentale aujourd'hui sans réponse : peut-on réellement imaginer une loi sur les libertés, thème jusqu'alors réservé à la Constitution ? Par ailleurs, pour le moment, nous ne connaissons que les grands traits de ce texte qui prétend néanmoins s'imposer comme un habeas corpus numérique. Cependant, je crains que l'idée de vouloir réguler en partant des données ne soit pas ici appropriée, car cela conduit automatiquement à un mécanisme d'exclusion. À mon avis, il est bien plus opportun de réguler par les usages. Cependant, on comprend pourquoi la tentation est grande du côté des technocrates d'opter pour un mode de régulation basé sur les données... Dit crûment, cela leur permet de garder le pouvoir !

Ce projet vient-il se télescoper avec le projet de règlement et le projet de directive européen?

Vous évoquez sans doute le « paquet » portant sur la protection des données qui se compose d'une part d'un règlement général portant sur le traitement des données personnelles au sein de l'Union, incluant le secteur public et le secteur privé ; et d'autre part d'une directive sur la protection des données visant à prévenir, détecter, voire poursuivre, les infractions pénales. Ces deux projets ont été adoptés en première lecture par le parlement, il y a quelques semaines. Mais dans le cadre de la codécision, ils devront également être adoptés par la Commission et le Conseil. À ce stade, je considère que le projet de règlement est tellement générique qu'il en devient incompréhensible et laisse une trop large place à l'interprétation. D'ailleurs, actuellement les lobbies de toutes les parties prenantes s'agitent pour faire entendre leurs voix. Mais leurs requêtes s'opposant, leurs actions s'annulent. Tout ceci est d'une complexité telle que rares sont ceux qui en comprennent réellement les tenants et aboutissants : c'est inquiétant.

Dans ce contexte qui allie la lenteur législative et l'extrême rapidité des évolutions technologiques, moteurs du numérique, les assureurs sont-ils prêts ?

Il me semble que les grands assureurs sont partis. Il y a encore un an, ils n'étaient pas forcément très en avance. Mais en très peu de temps, ils ont rattrapé leur retard et font désormais très vite, surtout depuis que le sujet est jugé stratégique au plus haut niveau. Outre cette poignée de grands acteurs internationaux, difficile de dire à quel stade se trouvent les autres intervenants sur ce marché. Cependant, il me semble indispensable que les différents organismes professionnels appellent à un véritable plan Marshall sur ce sujet.

La révolution numérique est-elle risquée pour ce marché ?

Si l'on se réfère à l'économiste américain Paul David qui a travaillé sur les grands changements de paradigmes technologiques, il apparaît que, dans ces moments-là, 80% des acteurs meurent, indépendamment de leur taille. En outre, si Google s'y met, les risques pour la profession sont énormes.

La régulation pourrait-elle faire rempart ?

Selon moi, il faut laisser la liberté sur les données personnelles. En revanche, il faudra réguler les usages. Le principe de « transferts sociaux » qui consiste à faire en sorte que tous soient assurés, même pour la « data », démontrera qu'économiquement, ça n'en vaut pas la peine. Ce qui revient à dire que la régulation restera très présente dans les différents types d'assurance : la santé, l'auto, la MRH...

En considérant qu'un tel scénario est le plus probable, il me semble que les assureurs devraient rentrer dans une logique proactive de collecte massive de données. Je n'exclus pas qu'à terme, ils offrent des objets connectés à leurs assurés pour capter les informations leur permettant de se transformer en véritables plateformes, non plus seulement destinées à assurer, mais à accompagner leur client vers du mieux-être et du mieux vivre. Un modèle économique proche des opérateurs de télécoms, qui ont longtemps offert les terminaux.

Les consommateurs sont-ils d'accord pour communiquer leurs données personnelles ?

Les consommateurs sont d'accord, dès lors que la contrepartie tacite est respectée. Or, en réalité, il y a très peu d'abus même si les phantasmes prolifèrent concernant ces abus.

Les Français réaffirment régulièrement leur attachement à leur système de santé et à la confidentialité des données relevant de la maladie. Pensez-vous que la révolution numérique puisse mettre à mal ce modèle ?

Aujourd'hui, les Français semblent attachés à un système qui ne fonctionne plus très bien, puisque l'accès au soin se referme progressivement pour certaines classes sociales. Et les déremboursements se multiplient, alors même que nous y consacrons 12% de notre PIB. Parallèlement, la pyramide des âges nous enseigne que le pire est devant nous. Tout cela porte à croire que nous allons assister à une modification forte des usages en matière de santé. L'une des hypothèses plausibles serait la mise en place de services en ligne de diagnostics et de suivis, renseignés par des capteurs et des stratégies d'analyse de données.

Quelle serait l'échéance de ce changement majeur ?

Ce n'est en rien de la science-fiction. Déjà, des scientifiques américains envisagent que l'on puisse prévoir la survenance de pathologies légères de façon individuelle, en utilisant les réseaux sociaux, afin de capter des indices de fatigue telle que l'heure du premier appel sur le mobile et la vitesse de frappe. Ou encore, d'analyser les informations consultées et les messages envoyés. Par ailleurs, les nombreux capteurs déjà disponibles sur les téléphones mobiles permettent de collecter une masse d'informations sans commune mesure avec les deux relevés de tension annuels faits chez le médecin traitant. Très vite, d'ici peu - deux à trois ans sans doute - , ce dernier pourrait voir des patients arriver en leur demandant des ordonnances sur la base d'un diagnostic établi par un service numérique de santé, probablement américain.

Ainsi, toutes les régulations, tentatives d'amélioration à la marge, travaux sur les données médicales, se verraient alors anéantis par une chose inattendue : une médecine hors du monde de la médecine, de grande efficacité, mais n'utilisant que marginalement les moyens considérables que nous y consacrons collectivement. C'est le risque à courir, si nous n'y prenons pas garde et si nous ne modernisons pas à la fois le système de soin et sa régulation.

« Il est préférable de réguler les usages plutôt que la donnée en elle-même. »

« Il me semble que les assureurs devraient rentrer dans une logique proactive de collecte massive de données »

Son parcours

Gilles Babinet. Autodidacte de formation, il est actionnaire de plusieurs start-up. Il représente la France au sein de la Commission européenne en charge des enjeux numériques.

  • 1989 À 22 ans, création de la première des neuf entreprises qu'il fondera depuis.
  • 27 avril 2011 Élu premier président du Conseil national du numérique
  • 25 juin 2012 Nommé digital champion
  • Janvier 2014 Publication de « l'Ère numérique, un nouvel âge de l'humanité », Éditions Le Passeur

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