« Il va falloir s'adapter au réchauffement climatique »

« Il va falloir s'adapter au réchauffement climatique »
Jean Jouzel climatologue, glaciologue, vice-président du groupe scientifique du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec)

À l'occasion de la parution du premier volet du cinquième rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, son vice-président, Jean Jouzel, en détaille les principaux enseignements et insiste sur la faible prise de conscience générale des conséquences attendues du réchauffement.


Le rapport du Giec paru le 27 septembre met en cause sans équivoque l'activité humaine et souligne l'impact décisif qu'auront les dix prochaines années sur le changement climatique. Pensez-vous que depuis le précédent rapport présenté en 2007, la prise de conscience de cette urgence se soit véritablement accrue ?
Les conclusions de ce premier volet n'ont pas pour vocation d'effrayer. Ce que réalise le Giec est un diagnostic, un état des lieux, un constat. Il ne s'agit pas de recommandations. La perception de ce rapport de septembre a été bonne. C'est un gage de qualité pour les deux prochains rapports qui vont suivre en 2014.

Ce rapport a été bien reçu en France, par la société civile, mais aussi au niveau politique. Il y a aujourd'hui dans notre pays un véritable souhait de donner de la visibilité au sujet, et cela pour une raison supplémentaire : la France s'est portée candidate pour accueillir, en 2015, la vingt et unième Conférence des parties sur les changements climatiques de l'Organisation des nations unies (COP 21).

SON PARCOURS

Paléoclimatologue, glaciologue, Jean Jouzel a consacré toute sa vie professionnelle à déchiffrer, grâce aux carottages des pôles et aux méthodes isotopiques qu'il a développées, les évolutions climatiques de la planète.

  • Toute sa carrière s'est déroulée au Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement de l'Institut Pierre-Simon-Laplace.
  • En 2007, à l'âge de 60 ans, il reçoit, avec l'ensemble du Giec et Al Gore, le prix Nobel de la paix pour sa contribution au sujet du réchauffement climatique.

Ce sont désormais les économistes qui doivent élaborer des scénarios de contraintes à partir des simulations établies par les scientifiques. En quoi cette approche change-t-elle la donne ?
Je pense effectivement qu'il s'agit d'un changement fondamental depuis le rapport précédent. Jusqu'à présent, les physiciens du climat se tournaient vers les économistes pour établir des modélisations à partir des variations de la consommation énergétique, des données démographiques, du type de développement urbain... Mais aucun de ces scénarios ne répondait à l'objectif de stabilisation de l'effet de serre. Nous adoptons aujourd'hui la démarche inverse, reprenant l'idée de la Convention climat : le réchauffement climatique doit se stabiliser et, pour cela, il est indispensable que l'effet de serre le soit aussi. L'intérêt de ce rapport, approuvé à Stockholm, est que les modélisateurs aient produit quatre projections avec des trajectoires de développement différentes (l'un peu émetteur, deux intermédiaires et un dernier très émetteur) en tenant compte de la contrainte climatique. On a donc dans chacun de ces quatre exemples, une évaluation de la quantité de gaz à effet de serre qu'il nous est possible d'émettre. Cependant, dans tous les cas de figure, il faut que nous allions vers une société sobre en carbone, et rapidement.

L'argument économique est-il le meilleur moyen de se faire entendre ? La Banque mondiale avait ainsi établi que chaque élévation du niveau de la mer d'un mètre équivaudrait à deux points de PIB.
En cela le rapport « Stern » [sur l'économie du changement climatique, NDLR] reste valable. D'un point de vue économique, il est moins cher, à moyen et long terme, de lutter contre le réchauffement climatique et de prendre des mesures dans le domaine des énergies renouvelables en vue d'une transition énergétique que de ne rien faire. J'aime rappeler les conclusions du rapport 2011 de l'Agence internationale de l'énergie qui affirmait que tout dollar non investi au cours de cette décennie nous coûtera, pour un même résultat, quatre dollars dans la décennie suivante. Aussi, nous attendons beaucoup du rapport du troisième groupe [sur les stratégies possibles d'atténuation des changements climatiques ; il sera rendu à Berlin début avril 2014, NDLR].

UN RAPPORT EN TROIS VOLETS

Mandatés par l'ONU, les quelque cinq cents experts du Giec publient tous les sept ans un rapport d'évaluation sur le réchauffement climatique et les conséquences des gaz à effets de serre. Le premier volet de la nouvelle édition, rendue public fin septembre, met en évidence une hausse de température jusqu'à 4,8 °C d'ici à la fin du siècle, entraînant une élévation allant jusqu'à 82 cm du niveau des océans. Sans compter le dégazage du méthane qui fera suite à la dislocation du permafrost (la couche de sol gelée en permanence, qui représente 20 % des terres émergées du globe). Il faudra attendre fin mars 2014, à Yokohama (Japon), pour le deuxième volet consacré aux impacts, vulnérabilités et adaptations au changement climatique. Enfin, un troisième volet sur les mesures d'atténuation du changement climatique et les préconisations du Giec précédera en avril le rapport de synthèse, dont la publication est prévue fin octobre à Copenhague.

En matière de climat, vaut-il donc mieux être résistant plutôt que résilient ?
J'adhère à ce chiffre un peu symbolique de 2 °C, niveau auquel il faut contenir le réchauffement climatique. De toute façon, il va falloir s'adapter. Au sein du Conseil économique, social et environnemental (CESE), je suis en train de travailler à un rapport sur l'adaptation au réchauffement climatique. Il est clair que chaque activité économique va devoir intégrer cette dimension dans son plan de développement, que ce soit une activité agricole (forestière, viticole...), énergétique ou touristique. L'adaptation et ses conséquences ne seront pas les mêmes selon que vous vous trouvez sur la côte charentaise, dans une station de ski des Alpes ou sur la Côte d'Azur...

« Tout dollar non investi au cours de cette décennie nous coûtera, pour un même résultat, quatre dollars dans la décennie suivante. »

Pensez-vous que les assureurs et les risk-managers ont suffisamment intégré la notion de changement climatique à leurs activités ?
Oui, je le crois. Nous avons beaucoup de contacts avec eux, et notre « communauté climat » est très proche des assureurs, parce qu'ils ont bien compris l'enjeu. Ils ont beaucoup participé au rapport sur les extrêmes climatiques. Nous sommes conscients que ce qui est important du point de vue de l'assureur, ce sont les coûts. Donc, en matière d'innovation, ce qui prime, ce sont les recherches sur les vagues de chaleur, les événements extrêmes... Dans certaines régions, les épisodes de sécheresse risquent d'être multipliés par dix d'ici à la fin du siècle, et nous devrons faire face à de fortes vagues de chaleur, qui auront un impact sur la santé, tandis que les précipitations s'intensifieront et que nous connaîtrons davantage encore d'inondations dans le nord de l'Europe. Le problème de l'élévation du niveau de la mer va exacerber ces phénomènes extrêmes, qui seront alors plus violents. Il faut également savoir que même dans l'hypothèse d'un climat qui ne changerait pas, il y aurait une augmentation des coûts liés aux catastrophes naturelles.

Les assureurs, et surtout les réassureurs, modélisent beaucoup. Les climatologues simulent. Y a-t-il une différence d'approche des risques climatiques ?
Quand on aborde l'évolution future du climat, la difficulté est que tout dépend du scénario. Et même dans un scénario donné, mettons celui le plus émetteur, les modèles ne répondent pas tous de la même façon. Quand on parle d'un réchauffement de 2,6 à 4,8 °C sur l'échelle la plus probable, voire 5,5 °C, ces chiffres témoignent d'incertitudes importantes. Il faut savoir qu'il y en a également pour ce qui est des caractéristiques régionales. Par exemple, en ce qui concerne les précipitations, il n'y a pas convergence de tous les modèles. Ces échelles régionales vont être déclinées dans le rapport du groupe 2, avec, dans le nôtre, un atlas bien documenté en annexe pour préparer les simulations. Je travaille davantage sur les évolutions passées du climat, mais j'ai des collègues qui interagissent étroitement avec des réassureurs dans le domaine de l'innovation et de l'adaptation au réchauffement climatique. Dans le rapport du Giec sur les événements extrêmes, nous nous sommes beaucoup basés sur les données des réassureurs. Dans l'évaluation des coûts, par exemple, ce sont bien les réassureurs qui nous les donnent.

« Dans notre rapport sur les événements extrêmes, nous nous sommes beaucoup basés sur les données des réassureurs. »

Les assureurs et les réassureurs ont lancé des dérivés climatiques, des instruments destinés tant à couvrir les risques agricoles qu'à financer les énergies renouvelables. Compte tenu du fait que 25 % du PIB des États-Unis et de l'Europe sont directement conditionnés par les variabilités météorologiques, pensez-vous que le risque climatique puisse devenir un enjeu de stratégie financière ?
Autant j'ai été très déçu par les malversations qui ont eu lieu dans les quotas d'émissions, autant, éthiquement, je ne suis pas contre toutes les initiatives qui valorisent la lutte contre le réchauffement climatique. Dans le milieu scientifique, on cherche beaucoup à inciter le développement de PME dans le domaine de la lutte contre le réchauffement, de l'adaptation et des services climatiques, par exemple. Nous entrons dans une économie différente, reposant sur d'autres notions de développement. Sur les services climatiques, l'idée est de ne pas seulement regarder à quelques jours, mais de prévoir les évolutions à quelques années, afin que ces informations puissent être utilisées dans le domaine économique. Une bonne connaissance des évolutions du climat devrait permettre un meilleur développement des entreprises actives dans des secteurs sensibles comme l'énergie et le tourisme.

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