« Les assureurs ne veulent pas forcément développer l'épargne retraite »

« Les assureurs ne veulent pas forcément développer l'épargne retraite »
Lionel Tourtier Délégué général de Générations Eric

Expert français de la retraite, Lionel Tourtier, délégué général du think tank Générations Eric (épargne, retraite, investissement et croissance) revient sur la réforme présentée par Jean-Marc Ayrault et évoque les pistes pour développer l'épargne retraite en France et en Europe.


Que pensez-vous de cette nouvelle réforme des retraites ?
On ne peut pas appeler cela une réforme des retraites. Les mesures dévoilées par le Premier ministre, hormis la pénibilité et la situation des femmes qui sont de vrais sujets, ne sont que des ajustements financiers ponctuels. Au lieu de jouer sur des variables paramétriques, il aurait fallu engager un vrai débat de fonds sur la croissance et le devenir de la protection sociale. En France, comme en Europe, la population vieillit. Conséquence de quoi, les dépenses de santé augmentent et le poids de l'assurance maladie s'alourdit. En parallèle, le taux de natalité progresse. La conjonction de ces deux facteurs fait que le produit intérieur brut (PIB) par habitant risque de s'effondrer dans les prochaines décennies. Ce paramètre n'est pas du tout pris en compte dans les scénarios envisagés aujourd'hui par le gouvernement. Résultat, cette réforme ne règle rien, puisqu'elle ne répond pas à la question de savoir comment augmenter le taux de productivité de notre économie, dans un contexte de vieillissement de la population. Or, c'est la variable clef.

À vous écouter, on s'oriente donc déjà vers une nouvelle réforme d'ici 2 ou 3 ans...
Naturellement ! Car croire que l'on va revenir prochainement à des taux de croissance de 2%, c'est une vue de l'esprit. Il faudra certainement revoir à nouveau la copie sur les retraites dans les années à venir. Et c'est justement ce qui nous gêne : à travers ces perpétuels ajustements paramétriques, les jeunes générations, qui rentrent aujourd'hui sur le marché du travail, n'ont aucune vision de leur future retraite.

SON PARCOURS

Lionel Tourtier, 62 ans, est depuis janvier 2013 délégué général du think tank Générations Eric et de l'institut de l'économie du vieillissement baptisée Silverlife.

  • 1971 Attaché de direction, à la direction bancaire, portefeuille banque et trésorerie, puis au service des financements immobiliers de la banque Indosuez.
  • 1977 Chef de services à la direction financière de Renault.
  • 1983 Fondé de pouvoir à la gestion privée chez Paribas, puis directeur de la cellule privatisation en 1986.
  • 1993 Intègre le cabinet Altedia.
  • 2006 Délégué général de Fondact.
  • fin 2008 Délégué général de l'Afpen, l'Association française des fonds de pensions d'entreprise.

Comment réagissez-vous au fait que le gouvernement n'ait pas intégré l'épargne retraite dans sa réforme, contrairement à 2010 ?
Malheureusement, on s'en doutait. En Europe, le consensus est établi depuis longtemps sur le fait qu'il faut avoir des retraites professionnelles complémentaires par capitalisation. Mais pas en France. Pour autant, la réforme de 2010 n'est pas un bon exemple. Il y a trois ans, le gouvernement Fillon a simplement amélioré les dispositifs existants. Il n'a pas proposé de solutions pour les salariés qui ne disposaient pas d'épargne retraite. Or, notre position au sein de Générations Eric a toujours été de dire qu'il faudrait mettre en place des régimes d'épargne retraite pour tous, obligatoires par branche et négociés avec les syndicats.

Dix ans après le lancement du Plan d'épargne retraite populaire (Perp), n'aurait-il pas fallu proposer dans la nouvelle réforme un nouveau produit d'épargne retraite ?
Non, car il existe déjà trop de produits aujourd'hui sur le marché. Entre le Perp, le Madelin, le Plan d'épargne pour la retraite collectif (Perco), les contrats dits 83 et 39, et Prefon, les bénéficiaires finissent par s'y perdre. Outre leur manque de lisibilité, ces produits ont d'autres défauts : ils ne sont majoritairement pas transférables et leurs conditions fiscales sont différentes. Si bien qu'aujourd'hui, on se retrouve avec de multiples produits dont les encours et les rendements sont faibles, avec des coûts de gestion proportionnellement élevés. Pour les rendre plus attractifs, il faudrait reconcevoir la gamme de ces produits, afin qu'ils puissent notamment suivre les évolutions de carrière.

Dernièrement, le Conseil d'analyse économique (CAE) a recommandé de limiter les avantages fiscaux de l'assurance vie à la seule épargne retraite. N'est-ce pas la solution pour relancer les dispositifs de retraite supplémentaire ?
En disant qu'il faut réorienter l'assurance vie sur l'épargne retraite, le CAE encourage la détention longue. Nous sommes sur la même ligne, puisqu'au sein de Générations Eric, nous sommes convaincus que dans le contexte actuel de sous-investissement, il faut encourager à tout prix l'épargne longue. Cette opération a d'ailleurs un autre mérite. L'épargne retraite, telle que l'envisage le CAE, débouche sur une sortie en rente. Ce n'est pas un argument marketing. Mais pour l'État, c'est l'assurance que les ménages auront toujours un minimum de revenus face au vieillissement. Ce qui n'est pas forcément le cas avec une sortie en capital. Toutes les études en Europe montrent que dans ce schéma, le capital est consommé dans les quinze années qui suivent. La proposition du CAE est donc une solution intéressante au problème des retraites en France. Encore faut-il qu'elle soit acceptée par les assureurs...

C'est-à-dire ?
Nous n'avons pas l'impression que les assureurs veulent aujourd'hui forcément développer l'épargne retraite dans notre pays. Compte tenu du poids que représente l'assurance vie dans l'équilibre de leur modèle économique, ils n'ont tout simplement pas envie de voir les choses évoluer.

« Il existe trop de produits sur le marché. Entre le Perp, le Madelin, le Perco, les contrats dits 83 et 39 et Prefon, les bénéficiaires s'y perdent. »

Les évolutions concernant la retraite supplémentaire ne pourraient-elles pas venir de l'Union européenne ?
Justement, c'est ce qui est en train de se passer. Il y a un an, l'Eiopa, l'autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles, a lancé un premier test d'impact consacré au projet de réforme de la directive européenne sur les retraites professionnelles, dite directive IORP. Cette refonte est un axe fort de la Commission européenne. Objectif : mettre en place des systèmes de retraites sûrs et viables. Dans ce sens, le commissaire Michel Barnier a indiqué en mai dernier qu'il ferait à l'automne une proposition de directive pour améliorer la gouvernance et la supervision des fonds de pension professionnels. À l'origine, cette refonte devait également traiter de la solvabilité de ces fonds, autour du concept de bilan holistique. Mais finalement, sur ce point, les études d'impact ont soulevé des problèmes techniques et donc les travaux vont se poursuivre.

Pourquoi ?
Il y a encore une trop grande disparité entre les États membres de l'Union européenne concernant les produits de retraite et les fonds de pension. La Grande-Bretagne, l'Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas et l'Irlande sont ainsi opposés à une refonte d'IORP. Pour eux, on ne peut envisager d'appliquer les règles de Solvabilité 2 aux fonds de pension. Car si tel était le cas, d'une part, les entreprises sponsors seraient obligées, au lieu d'investir, de sortir du « cash » pour augmenter les marges de solvabilité des fonds, et d'autre part, cela entraînerait la cession de 750 milliards d'euros de placements en actions en Europe ! Autant dire que cela provoquerait un raz de marée sur les marchés financiers. Du coup, le problème reste bloqué.

D'après vous, peut-on assister à l'émergence à court terme d'un régime de retraite européen ?
C'est en tout cas ce que nous prônons. Nous avons ainsi rédigé durant l'été un mémorandum que nous avons remis à Ralf Jacob, chef d'unité au sein de la direction des affaires sociales de la Commission européenne. C'est un document que nous avons réalisé avec le Cindex (club inter-entreprises s'intéressant aux stratégies de mobilité internationale), dans la perspective de la reprise de la directive portabilité des droits à pensions abandonnée en 2007, et dont une nouvelle version devrait désormais être votée avant mai 2014.

Qu'est-ce qui a changé en sept ans ?
Dans les fondements de l'Europe, la libre circulation des travailleurs est essentielle. Toutefois, compte tenu du poids des régimes complémentaires dans certains pays, on pouvait jusqu'à présent difficilement envisager une portabilité de ces retraites d'un pays à l'autre. La Commission européenne a bien tenté d'engager en 2005 des discussions sur la portabilité des droits de pension. Mais le texte a vite été mis de côté en 2007, sous la pression des Allemands, des Hollandais et des Suédois. Seulement voilà, depuis cette date, la crise et le vieillissement de la population européenne ont fait bouger les lignes et conduit la Commission à réexaminer cette directive portabilité, notamment pour favoriser la mobilité des jeunes en Europe.

« Il y a encore une trop grande disparité entre les États membres de l'Union européenne concernant les produits de retraite et les fonds de pension. »

Que contiendrait ce nouveau projet ?
Le nouveau projet, version allégée du texte de 2007, s'appuierait sur l'article 46 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (NDLR : libre circulation des travailleurs) et non sur l'article 48 (NDLR : coordination des systèmes de sécurité sociale). D'où un risque de discrimination entre travailleurs que le Parlement a souligné à juste titre. Le texte comprendrait également un chapitre sur les contrats de retraite à prestations définies, pour lesquels la constitution de droits acquis demanderait désormais une affiliation maximale de 3 ans. Cela aurait en tout cas un impact pour les assureurs qui proposent ce produit en France, puisque suite à cette directive, ils auraient certainement un besoin de financement accrue des articles 39.

Dernier point : si elle est votée, cette directive constituera une brique de plus pour favoriser la mise en oeuvre des fonds de pensions paneuropéens, ce qui entraînera des conséquences pour les grandes entreprises et l'industrie de la gestion d'actifs. Mais notre pays ne profitera pas de cette évolution, puisque nous n'avons pas de fonds de pensions.

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