« Les Français privilégient une stratégie patrimoniale à une stratégie assurantielle »

« Les Français privilégient une stratégie patrimoniale à une stratégie assurantielle »
Alain Tourdjman Directeur des études, veille et prospective de BPCE

Alain Tourdjman porte un regard original sur les comportements financiers croisant analyse comportementale et économique. La dernière étude sur la « société de longue vie » de BPCE l'Observatoire montre les stratégies des ménages face à l'argent et au patrimoine.


Vous dirigez BPCE l'Observatoire : quelle est sa spécificité au sein du groupe BPCE ? Est-ce un rôle de vigie par rapport aux problématiques contemporaines ?
L'objectif de l'Observatoire est au moins double. D'une part, il s'agit de mener des travaux d'études qui apportent une meilleure compréhension de thématiques en relation avec nos métiers. D'autre part, nous voulons contribuer au débat public en traitant des questions de société où une banque coopérative est légitime à intervenir. L'une des particularités de nos études est que nous essayons de croiser une approche macroéconomique sur la base des variables quantitatives habituelles et une dimension plus comportementale, souvent qualitative mais également statistique. Les valeurs, les attitudes et les anticipations des agents économiques sont effectivement essentielles pour appréhender leurs choix économiques et leurs arbitrages financiers. Cette interaction entre les analyses comportementale et économique me semble assez originale dans l'univers bancaire.

Votre regard se porte également sur un niveau régional...
Une seconde particularité est d'essayer de décliner nos analyses au niveau régional, voire départemental. Le but consiste à chercher à mettre en perspective le travail fait au niveau national avec les fortes disparités territoriales du pays et, ainsi, à mettre en évidence des spécificités qui sont soit structurelles (démographiques, économiques...), soit qui relèvent de caractéristiques régionales. Cette démarche est en phase avec l'identité de notre groupe, qui est avant tout coopératif et régional. Elle contribue à une meilleure compréhension des marchés pour nos réseaux bancaires (17 Caisse d'Épargne et 19 Banque populaire, NDLR), mais aussi à accroître leur visibilité auprès de leurs partenaires régionaux, via des conférences par exemple.

SON PARCOURS

Alain Tourdjman (54 ans) est titulaire d'un DEA de finance.

  • 1999 Responsable des études économiques lors de la création de la CNCE.
  • 2001 Création de l'Observatoire Caisse d'Épargne. La première étude est consacrée aux « nouveaux itinéraires de l'épargne ». Suit un thème chaque année de 2002 à 2009 : les femmes et l'argent, les seniors, les jeunes, les Français et la crise...
  • 2010 Direction de BPCE l'Observatoire, qui a traité de la retraite (2010), de la transmission des PME (2011 et 2012), de la longue vie (2013).

Y a-t-il des particularités régionales au niveau des comportements financiers ?
Quelques exemples peuvent être parlants. La Bretagne et, plus généralement, le Grand Ouest ont un comportement d'accumulation patrimoniale très actif donnant la priorité à l'accès à la propriété par le crédit et aux actifs financiers non risqués. À l'inverse, dans le Nord, le comportement d'accumulation s'avère moins marqué, mais les plus jeunes se distinguent des générations antérieures. Cette tendance à la construction précoce d'un patrimoine résidentiel se généralise au niveau national avec la forte montée du taux de propriétaires chez les moins de 40 ans entre 1999 et 2010.

Vous avez consacré votre Observatoire paru mi-2013 au thème de la « longue vie ». Pouvez-vous préciser ce concept ?
La société de la longue vie, ce n'est pas le vieillissement : il s'agit de la transformation de l'ensemble du parcours de vie, privée et professionnelle, avec des périodes de vie plus longues, des étapes différées dans le temps et plus incertaines, des ruptures plus fréquentes mais précédant souvent des recommencements, un impératif d'autonomie pour les individus, mais aussi un renforcement de la solidarité avec les proches... L'aide intergénérationnelle s'élargit et se prolonge jusque vers 70 ans, passant des jeunes enfants aux parents en perte d'autonomie puis aux jeunes adultes en difficultés économiques. C'est relativement nouveau : les générations précédentes, portées par l'amélioration de leur niveau de vie, avaient de facto moins besoin de l'aide de leurs parents. Ce besoin de solidarité, vécu par les plus jeunes comme un impératif en ce qui concerne leurs propres enfants, les conduit par exemple à accorder davantage d'importance à l'héritage que les plus âgés, la transmission étant perçue avant tout comme un engagement de solidarité.

De façon générale, cette longue vie conduit à de nouveaux comportements financiers, plus stratégiques, dans une logique de long terme, mais exigeant une réversibilité pour tenir compte des ruptures. Ce besoin puissant de préservation du parcours de vie est entré en résonance avec le pessimisme collectif croissant des Français qui ancre des anticipations de dégradation implicite du niveau de vie et de la protection collective à l'avenir.

Cette situation est-elle liée à la crise que nous traversons ?
La crise n'est plus un événement, elle est perçue comme un état durable de la société, en écho à la perte de confiance dans le progrès. D'où la survalorisation de ce qui est déjà acquis (le patrimoine physique, financier ou humain) et la dévalorisation de ce qui est à venir (les revenus futurs). Les prix immobiliers sont venus renforcer cette représentation, car ils expliquent l'essentiel du changement d'échelle du patrimoine passé en vingt ans de l'équivalent de 4,5 années de revenu des ménages à 8,8 années, ce qui rend plus désirable encore l'accès à la propriété et conforte dans la pratique la thèse d'une dévaluation du futur.

« La longue vie conduit à de nouveaux comportements financiers exigeant une réversibilité pour tenir compte des ruptures. »

Désormais, la préservation du patrimoine ne passe-t-elle pas avant sa valorisation ?
Le bas rendement des actifs est reconnu, sinon accepté, et le maintien du pouvoir d'achat du patrimoine est une priorité. L'une des préoccupations aujourd'hui est la coïncidence de taux d'intérêt très bas et du durcissement de la fiscalité qui conduit à des rendements après impôts parfois négatifs. On accorde également davantage d'importance à l'utilité de l'épargne. Par exemple, l'immobilier, locatif ou non, et l'assurance vie présentent une large palette d'usages : capital ou revenu lors de la retraite, ce peut être aussi un moyen de loger ou d'aider un proche, ou bien de disposer d'une réserve de valeur en cas de dépendance.

L'approche actuelle sur l'épargne retraite est-elle adaptée à cette nouvelle donne ?
En France, les produits financiers dédiés à la préparation du long terme ont été construits sur la base de considérations essentiellement institutionnelles et selon une logique de stricte segmentation entre la retraite, la dépendance, la protection des proches... Mais, du point de vue des individus, toutes ces préoccupations sont associées à une seule perspective, celle de la longue vie. Celle-ci se décline en deux dimensions complémentaires : d'une part, l'autonomie individuelle qui renvoie à la retraite, la dépendance et la santé et, d'autre part, la solidarité familiale qui regroupe la protection des proches, l'héritage, l'aide aux enfants adultes. Certes, avec l'avancée en âge, l'autonomie individuelle prend davantage d'importance. Cependant, les Français refusent d'arbitrer entre ces deux logiques et cherchent plutôt à optimiser sous contraintes. Il existe d'ailleurs une relation intime entre solidarité familiale et autonomie individuelle : quand une personne épargne pour le grand âge, c'est pour son propre avenir, mais également pour ne pas peser sur ses enfants ; quand un senior aide un jeune adulte, c'est pour lui permettre d'être autonome.

« Il faudrait intégrer l'épargne retraite dans le parcours général patrimonial des ménages. »

Quelles peuvent être les solutions pour mieux adapter l'épargne retraite ?
Avec une vision globale des aléas person-nels, familiaux ou financiers auxquels ils sont soumis, les Français recherchent des instruments polyvalents et flexibles, voire réversibles. C'est aussi pourquoi l'épargne retraite est souscrite trop tardivement et a du mal à trouver une place à la hauteur de son marché potentiel : les outils actuels sont souvent peu adaptables et peu compatibles avec les autres objectifs patrimoniaux des ménages, notamment le principal, qui est l'accès à la propriété. Il faudrait donc intégrer l'épargne retraite dans le parcours général patrimonial des ménages comme en Allemagne, où le plan « Riester » peut être mobilisé en capital ou en rente, mais aussi servir à l'achat du logement qui reste, pour les Français, la première forme de préparation individuelle de la retraite.

Comme l'assurance vie...
D'une certaine façon, l'assurance vie est l'archétype de cette approche : elle s'adapte bien à l'incertitude des parcours de vie, car elle répond à une pluralité de besoins, donc à l'incertitude concernant celui ou ceux qui se manifesteront (aide aux enfants, dépendance, baisse du niveau de vie...). De façon générale, cette nécessaire polyvalence explique en partie pourquoi les Français privilégient une stratégie patrimoniale à une stratégie assurantielle dans la perspective de la longue vie.

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