[DOSSIER] Innovation dans l’assurance : le bilan 2014 (E-dossier) 3/9

Marie Ekeland (Conseil numérique) : «Il faut que les grandes entreprises, y compris les assureurs déculpabilisent» (Spécial innovation)

Marie Ekeland (Conseil numérique) : «Il faut que les grandes entreprises, y compris les assureurs déculpabilisent» (Spécial innovation)
Marie Ekeland, membre du conseil national du numérique, cofondatrice et coprésidente de France Digitale. © photos : laetitia duarte

Parce qu’elles sont sources d’innovation et qu’elles renouvellent le management, les startups intéressent, inspirent, voire intriguent. Marie Ekeland évoque les raisons de cette fascination, qui n’échappe pas aux assureurs... tout en regrettant la faiblesse de leurs investissements dans ces jeunes pousses.

Pourquoi une telle visibilité des startups en ce moment ?

Elles profitent du cumul de la notoriété du numérique et de son adoption technologique et sociétale quasi généralisée. En effet, chacun a désormais dans la poche un terminal riche d’une puissance de calcul impensable au début des années 2000. Par ailleurs, en travaillant sur des bénéfices customer centric [centrés sur le client, NDLR] et uniquement dédiés au service, ces startups savent nourrir leur propre modèle de l’addiction qu’elles ont su créer en déve­loppant des activités connexes. C’est ainsi que Google et Facebook sont devenus de puissants acteurs publicitaires.

Les startups répondent-elles aux mêmes règles que les autres entreprises ?

Non, car loin des schémas traditionnels, elles ont su changer de paradigmes. Parce que le monde est désormais le terrain de jeu de tous, elles savent qu’il faut, pour se développer, investir une niche grand public à forte proposition de valeur et haute exigence de qualité qui pourra vivre à l’international. Et savoir rendre leurs organisations agiles pour pouvoir s’adapter aux évolutions de marché. Mais attention, ce modèle exige des investissements élevés, risqués et à moyen ou long terme.

«L es capitaux-risqueurs doivent jouer le rôle de défricheurs et aider les assureurs à intégrer les nouveaux modèles numériques dans leur stratégie d’investissement et leur offre.»

N’est-ce vrai que pour les startups ?

Non, pas du tout. C’est un schéma auquel doivent également adhérer les entreprises installées mais confrontées à de nouvelles concurrences. C’est le cas, par exemple, des taxis face à Uber, des distributeurs face à Amazon et, bien sûr, des assureurs qui voient naître de nouveaux modèles de distribution de produits avec les comparateurs et arriver de nouveaux comportements de consommation loin des schémas traditionnellement fondés sur la possession et non l’usage.

Ce modèle exige-t-il d’autres formes de financement ?

La plupart des secteurs d’activité doivent se réinventer dans les nouveaux modèles du numérique et, pour cela, investir. Or, une étude réalisée par EY pointe une caractéristique française particulièrement handicapante pour mener à bien cette démarche. En effet, 92 % du financement des PME se fait sous forme de dette, alors qu’aux États-Unis, la dette n’en représente que 20 %. Cela signifie qu’en France, il n’existe pas de prise de risque financière autour de l’innovation, ce qui pèse globalement sur l’ensemble des acteurs économiques du pays, et pas uniquement sur les startups.

Certaines initiatives ont pourtant été prises pour tenter de pointer l’épargne des Français vers le financement de l’économie, comme les contrats eurocroissance, par exemple…

Certes, mais tout cela se heurte de plein fouet à la réglementation pesant sur l’assurance avec Solvabilité 2 et la banque avec Bâle 3, et à une politique d’incitation fiscale encourageant la tendance naturelle des épargnants français à constituer leur bas de laine autour des fonds en euros.

Cela ne semble pas décourager les candidats à la création d’une startup ?

C’est un fait, car il ne s’en est jamais créé autant. Cela tient à plusieurs paramètres. Tout d’abord, l’ancien monde des carrières entièrement balisées dès la sortie des études n’est plus très attractif pour les jeunes, y compris pour les diplômés des grandes écoles. D’ailleurs, si, dans les années 2000, les demandes de financement émanaient principalement de quadras désireux de goûter à l’entreprenariat, aujourd’hui, ce sont les jeunes sortant de l’école qui nous sollicitent. Autre facteur d’attrait pour la création d’entreprise : les exemples de réussite. Les succès sont désormais célèbres et certains entrepreneurs particulièrement iconiques, comme Xavier Niel, Jean-Baptiste Rudelle, fondateur et CEO de Criteo, ou Pierre Kosciusko-Morizet. Il y a un rêve possible qui nous vient des États-Unis, mais qui trouve également son expression en France.

Ce rêve pourrait-il aussi contribuer à faire émerger de nouveaux modes de financement de l’innovation, donc des startups ?

Il y a un marketing financier qui résume le pouvoir de l’argent à faire de l’argent avec un niveau de risque défini sans jamais donner de sens à cela. Résultat, les épargnants ne savent pas à quoi sert leur épargne. Or, la culture numérique qui nous envahit fonctionne sur un mode contributif fondé sur le partage. Cette démarche atteint aujourd’hui la sphère financière avec, par exemple, le crowd­funding [lire le glossaire p. 40, NDLR] qui redonne du sens à l’investissement et au placement et donne le sentiment de contribuer à un enjeu sociétal.

Tout cela semble bien loin des investisseurs institutionnels tels que les assureurs ?

Je pense qu’il va y avoir une demande des épargnants auprès des assureurs vie. De la même manière que les Français ont reprisen main leur consommation grâce aux compa­rateurs de prix, aux sites comme leboncoin.fr (17 millions de visiteurs uniques par mois !)où ils revendent leurs biens, aux services collaboratifs comme le covoiturage avec BlaBlaCar, ils reprendront en main leur épargne. Si les assureurs ne se mettent pas dans une dynamique de dialogue avec leurs clients, ils accéléreront le phénomène naissant de la désintermédiation. Déjà, des sites comme AngelList, plate-forme de mise en relation des startups et des business angels, prend aux États-Unis une place importante dans le monde des investisseurs.

Pourquoi avons-nous du mal à détecter l’innovation ailleurs que dans les startups ?

Il faut que les grandes entreprises, y compris les assureurs, déculpabilisent. Il est difficile de rester innovant quand on est gros, qu’on soit une jeune entreprise ou pas ! Les grandes innovations récentes lancées par Google sont celles développées par des startups qu’il a rachetées. Android, en tête. Les deux seules grandes entreprises que je connaisse qui ont été capables de gérer en interne des innovations de rupture majeures sont Apple et GE à l’époque de Jack Welch [le dirigeant emblématique du groupe l’a quitté en 2001, NDLR].

Comment jugez-vous la démarche des assureurs qui consiste souvent à prendre des participations dans des startups afin de mener à bien leur transformation numérique ?

À chaque assureur sa stratégie. Certains semblent avoir choisi en quelque sorte d’ingérer le numérique en procédant par acquisitions ou prises de capital. La technique est connue et peut faire ses preuves. Mais elle doit s’accompagner de changements opérationnels et de l’adoption de méthodes agiles.

Est-ce un atout pour une startup d’avoir un assureur à son capital ?

C’est une bonne question, car je crois qu’il faut aussi que les startups s’ouvrent et sachent tirer le meilleur des deux mondes. Or, les assureurs ont des données, des bases de clients, des actuaires et des techniques qui peuvent être très pertinentes pour elles. Elles doivent apprendre à profiter de cette énergie-là. En revanche, il est essentiel que cette prise de participation soit la tra­duction d’une concordance d’intérêts entre la startup et l’assureur et qu’elle n’obère ni les perspectives de développement de la startup ni les perspectives de liquidité pour les autres actionnaires.

L’innovation dans l’assurance viendra-t-elle des startups ?

Personne ne sait à quoi ressemblera l’assurance dans dix ans, tant la matière assurable aura changé. Les assureurs doivent donc investiguer de nombreux modèles, les tester, en abandonner certains et en adopter d’autres. Bref, user du fameux test and learn propre au numérique et, surtout, s’interroger sur ce qui peut changer et sur les fondamentaux qui, eux, ne bougeront pas. Donc, l’innovation ne viendra pas exclusivement des startups, mais aussi de la capacité des assureurs à utiliser leur savoir-faire de manière ouverte et innovante dans le développement de leur future activité. Une approche collaborative entre assureur et startup permettrait d’unir agilité, innovation, data et expérience métier dans la recherche de nouveaux services assurantiels.

Pensez-vous que l’investissement dans des startups soit une bonne affaire pour les assureurs soumis au diktat de Solvabilité 2 ?

La situation est différente selon que l’assureur est ou non noté par une agence de notation. La différence tenant au pourcentage de capital mobilisé face à cette classe d’actifs. Cependant, quel que soit le cas de figure, les assureurs vont devoir aller chercher du rendement là où celui des obligations souveraines et d’entreprise tend à faire défaut. Ce contexte est ainsi favorable à des valeurs action, notam­ment au private equity [capital-investissement, NDLR] et au capital-risque. La question n’est plus alors la charge en capital, mais bien la performance et la création de valeur. Les startups peuvent y répondre. Dans une économie en transition où beaucoup de cartes sont rebattues, les opportunités de création de champions sont là, à l’instar d’un Criteo, société française née fin 2005 devenue numéro un mondial des solutions de reciblage publicitaire sur Internet et cotée au Nasdaq pour plus de 2,5 Md$. Les capitaux-risqueurs doivent jouer le rôle de « défricheurs » et d’accompagnateurs entre les deux mondes, en permettant aux assureurs de mieux comprendre les nouveaux modèles numériques, les changements sociétaux et, surtout, la manière dont ils peuvent les intégrer au mieux dans leur stratégie d’investissement et dans leur offre de services.

Son parcours
Titulaire d’un diplôme d’ingénieur en mathématiques et en informatique de l’université Paris-IX-Dauphine, ainsi que d’un master d’analyse et politique économique à l’École d’économie de Paris.

1997
Informaticienne chez JP Morgan à New York, puis manager à Paris.
2000 Rejoint l’équipe d’investissement dans l’innovation de CPR Private Equity, puis celle du capital-risque de Crédit agricole Private Equity.
2005 Associée chez Elaia Partners, société de capital-risque dédiée à l’économie numérique, jusqu’à 2013.
2012 Création de France Digitale, association réunissant les entrepreneurs et investisseurs du numérique, dont elle est coprésidente.
2013 Membre du Conseil national du numérique.
2014 Experte indépendante en capital-risque.

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