Virginie Fauvel (CNNum) : «Le numérique peut aussi fragiliser notre système de santé»

Virginie Fauvel (CNNum) : «Le numérique peut aussi fragiliser notre système de santé»
© Luc Perenom Virginie Fauvel, membre du Conseil national du numérique (CNNum).

La e-santé est un enjeu majeur pour notre pays ! Tel est le message fort du rapport du Conseil national du numérique piloté par Virginie Fauvel, membre du conseil exécutif d’Allianz France, en charge du digital et du market management.

SON PARCOURS

Virginie Fauvel, 41 ans, est ingénieur des Mines de Nancy. Elle a été nommée membre du Conseil national du numérique en janvier 2013 et présidente de la commission numérique de l’Association française de l’assurance (AFA) en 2014.
  • 1997 : responsable score risque chez Cetelem.
  • 2004 : directrice de la stratégie Internet monde de Cetelem.
  • 2009 : intègre BNP Paribas pour diriger la banque en ligne en France.
  • 2012 : directrice des banques en ligne en Europe de BNP Paribas.
  • 2013 : membre du comité exécutif d’Allianz en charge du digital et du market management.

Dans quel cadre le Conseil national du numérique a-t-il rendu son rapport sur la santé ? Et comment a t-il travaillé ?

Le Conseil national du numérique a été saisi en février 2014 par Marisol Touraine sur la mobilisation du numérique en tant qu’outil au service de la prévention, notamment pour les jeunes. Mais cette autorité indépendante a considéré qu’il était nécessaire d’élargir cette saisine à une vision plus globale de la transformation numérique de la santé. J’ai piloté le groupe de travail et à l’habitude du CNNum, notre approche a été très collaborative. Nous avons engagé une grande concertation, organisé toute une série de tables rondes à Paris et en province, échangé aussi bien avec le ministère de la Santé qu’avec les professionnels et tous les autres acteurs concernés. Nous avons remis notre rapport en octobre dernier.

"Le numérique modifie en profondeur les rapports au sein du système de santé, il n’y a plus le sachant et celui qui reçoit le savoir."

À vous lire, la transformation numérique en santé ne serait pas forcément sans risque…

D’un point de vue économique, il s’agit pour la France et l’Europe de ne pas renouveler sur la e-santé, les échecs qu’elles ont déjà connus sur d’autres terrains de la transformation numérique, à l’image des moteurs de recherche. Les investissements directs et indirects dans la e-santé sont massifs de la part d’acteurs Internet internationaux dont les géants du net : Apple avec le Health Kit, IBM avec la technologie Watson dans l’aide au diagnostic, Google et son entrée au capital de l’assureur santé américain Oscar. Mais au-delà, sur un volet plus sociétal, la désintermédiation en santé pose des questions sur la souveraineté même de l’État français. Nous avons un très bon système de santé, le numérique peut l’améliorer mais également le fragiliser.

"Il est dommageable que des acteurs très contrôlés comme les assureurs, soient souvent montrés du doigt, alors que dans le même temps, une quantité croissante de données, issues notamment des objets connectés, soit très peu régulée."

Le rapport défend la vision de « la santé, bien commun de la société numérique ». Qu’est-ce que cela recouvre ?

Le système de santé français est un bien formidable, exemplaire, mais qui a un coût élevé, et nous avons tous une responsabilité pour le préserver, ou plus précisément pour en préserver les principes fondateurs, mutualisation et accès pour tous. Si chacun ne perçoit que les droits que lui ouvre le système de santé et non pas les devoirs que crée ce bien collectif, il y a péril. Le numérique ouvre des opportunités inédites pour activer les droits de chacun, tout en faisant émerger de nouvelles formes d’engagement citoyen et de solidarités, ainsi qu’une gouvernance plus partagée du système de santé. C’est cela que recouvre notre vision de « la santé, bien commun de la société numérique ».

Comment le numérique impacte-t-il justement notre système de santé ?

Le numérique modifie en profondeur les rapports au sein du système de santé, il n’y a plus le sachant et celui qui reçoit le savoir. Il ouvre à chacun la possibilité d’en apprendre davantage sur sa santé, il change le colloque singulier entre le patient et son médecin. Il permet aussi un renouvellement des modes de participation des citoyens à la gouvernance du système de santé, vers davantage d’horizontalité et de transparence notamment. Le numérique implique une évolution des référentiels de santé, ce qui peut aussi être déstabilisant, voire dangereux en matière d’information – ou de désinformation – en santé par exemple. Certains « gourous » encouragent à stopper la vaccination. Comment faire en cas de pandémie pour que la parole de l’expert soit réellement entendue ? Autre exemple, les sites de patients, consultés par des personnes en situation de vulnérabilité, peuvent constituer des terrains de chasse privilégiés pour les sectes et les charlatans. Le numérique peut aussi être mobilisé au service d’intérêts néfastes, il faut rester vigilant. Orienter les usagers au travers d’une offre massive d’informations ou de services qu’il n’a pas produits, c’est aussi cela qui est attendu du système de santé à l’aune de la transformation numérique.

Comment lutter contre de tels phénomènes ?

Le Conseil numérique a beaucoup porté la nécessité d’une littératie numérique pour tous, c’est-à-dire d’un certain nombre de compé­tences permettant à chacun d’être autonome, critique, sur Internet. Un tweet n’est pas la vérité ! Face au phénomène d’infobésité, des modes d’évaluation de la fiabilité et de l’identification de l’information de référence sont possibles mais ils doivent à tout prix être adaptés aux usages numériques des citoyens pour être efficaces. L’échec du HON Code, un système de labellisation descendante des sites d’information santé, l’a démontré.

Le concept de empowerment citoyen revient à plusieurs reprises ? Qu’est-ce qu’il signifie et en quoi est-il important ?

Individuellement, le citoyen doit prendre conscience des enjeux du numérique pour sa santé. Notamment, il doit reprendre le pouvoir sur ses données de santé. Notre rapport incite à consacrer le droit à l’autodétermination informationnelle, et à le matérialiser via la portabilité des données et le développement d’un blue button à la française. Plus collectivement, l’empowerment citoyen permet de compléter l’action publique, à travers des initiatives comme elles existent actuellement sur la surveillance du moustique tigre (iMoustique) ou la cartographie des défibrillateurs (defibrillateurs.org). Face aux défis de santé publique qui nous attendent, tout le monde doit se retrousser les manches !

Comment les professionnels de santé abordent-ils cette transformation numérique ?

Ils la perçoivent comme un pharmakon, à savoir à la fois un remède qui peut favoriser les échanges entre professionnels, améliorer le suivi des patients, réduire les tâches administratives, mais également un poison qui peut complexifier leur métier et induire de nouvelles contraintes à l’instar du DMP. La France possède un réseau de médecins très impliqués, hautement formés, et sans équivalent dans le monde ; mais il est absolument nécessaire de les former aux enjeux de la transformation numérique en santé, afin que ces professionnels puissent davantage en exploiter le potentiel et en être pleinement des acteurs.

Quelles sont les principales dispositions à prendre pour favoriser l’innovation en e-santé ?

Je suis très préoccupée par le départ des jeunes talents hors de France. Beaucoup de start-up se créent dans notre pays, mais elles déménagent par la suite hors de nos frontières. Il existe des mesures de soutien à l’innovation, c’est une très bonne chose, mais il serait nécessaire d’envisager des incitations fiscales afin de favoriser leur croissance. C’est pourquoi comme d’autres acteurs Allianz n’a pas fait le choix d’implanter une pépinière mais un accélérateur de start-up pour mieux accompagner ces jeunes entreprises. Plus largement, il est indispensable d’encourager l’émergence d’un écosystème, à l’instar de la Silicon-Valley ou d’Israël, en décloisonnant les échanges entre publique et privé, petits et grands acteurs.

… et à l’échelle européenne ?

Le Conseil national du numérique souhaite une harmonisation des législations, afin que les acteurs de l’innovation – notamment les plus petits – puissent s’adresser directement à un marché unique européen et se déployer rapidement sur une vaste échelle comme aux USA. C’est un point sur lequel nous commençons à discuter avec nos homologues européens, notamment allemands. L’Europe n’est pas suffisamment structurée sur ce terrain.

Le rapport accorde une large place à la question des données de santé. Pourquoi et quels sont les enjeux de l’accès à ces données ?

La France est un des rares pays à posséder une base de données médico-administratives d’une richesse incroyable, avec une réelle profondeur d’information. Ces données doivent être davantage accessibles à la recherche et à l’innovation. C’est un enjeu de compétitivité. Si l’on veut créer des champions, des emplois et de la valeur, ne nous mettons pas des bâtons dans les roues. Et il est dommageable que des acteurs très contrôlés comme les assureurs, soient souvent montrés du doigt, alors que dans le même temps, une quantité croissante de données, issues notamment des objets connectés, soit très peu régulée. Je suis très inquiète par l’explosion de ces données, très sensibles, dont on ne sait où elles sont stockées, et sur lesquelles les citoyens sont peu informés.

Au-delà des données, on a le sentiment que c’est tout le dispositif de régulation qui est à repenser…

Le Conseil national du numérique est tout à fait favorable à une régulation des solutions innovantes en santé, mais celle-ci doit emprunter un circuit court, s’appuyer davantage sur des modes d’évaluation ex-post plutôt que de la validation ex-ante qui pèse lourd dans les modèles économiques, notamment sur les applications. Même schéma pour la régulation européenne. Il ne faut pas imaginer que l’on puisse ériger une digue face à la mer, la vague passera quand même.

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Commentaires

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