Frédéric Nguyen Kim, directeur de l'agence pour la lutte contre la fraude à l'assurance (Alfa) : « La fraude n'est plus un tabou, mais la France doit progresser »

Au lendemain des annonces du président de la République sur le thème de la fraude aux prestations sociales, petit détour par l'Agence pour la lutte contre la fraude à l'assurance, avec son directeur. Si ce dernier se félicite de la volonté des assureurs de passer la vitesse supérieure, il en appelle à une industrialisation des pratiques.

Les chiffres de l'Alfa mettent en exergue la montée en puissance de la lutte contre la fraude à l'assurance. S'agit-il désormais d'un sujet parmi d'autres pour les assureurs ?

La fraude à l'assurance n'est plus un sujet tabou, mais elle n'en reste pas moins un sujet à part, notamment parce qu'au regard des millions de sinistres indemnisés chaque année par les assureurs, la fraude est un phénomène exceptionnel. En outre, c'est un sujet qui occupe l'inconscient collectif. La filmographie est pléthorique, les journaux sont plein de faits-divers liés au phénomène. Même Omer Simpson essaye d'escroquer son assureur dans l'un des épisodes du dessin animé à succès. Toutefois et même s'il reste marginal, le phénomène concerne des sommes colossales.

Les assureurs en ont désormais parfaitement conscience. Il ne fait plus aucun doute que lutter contre la fraude est une activité rentable. Vous ne trouverez plus aujourd'hui un seul directeur d'indemnisation se désintéressant du sujet, surtout à un moment où les assureurs sont très attentifs à l'évolution de leurs résultats techniques. À la clé de cette prise de conscience, on entre véritablement dans la professionnalisation de la lutte au sein des entreprises.

Justement, cette prise de conscience s'accompagne-t-elle d'une montée en puissance des moyens mis en oeuvre pour prévenir et combattre la fraude ?

Il reste parmi les plus petits opérateurs bon nombre d'entreprises qui n'ont pas de structure dédiée à la lutte contre la fraude, mais, globalement, les assureurs sont désireux de passer la vitesse supérieure en matière de lutte. Alors que ces dix dernières années, l'indemnisation s'est largement industrialisée, c'est désormais, me semble-t-il, au tour de la lutte contre la fraude de s'approprier et de mettre en oeuvre des outils industriels de traitement et de gestion du phénomène. Il suffit de regarder ce que sont capables de faire les assureurs des pays anglo-saxons avec l'informatique et les moyens humains qu'ils consacrent à la lutte contre la fraude. Au Royaume-Uni, les volumes concernés s'élèvent à environ 1 Md€ par an, quand, en France, on est autour de 150 M€. Attention, toutefois, aux procédures différentes selon les pays. En France le constat de l'exagération d'un sinistre entraîne la déchéance totale de l'indemnisation. C'est une sanction lourde qui n'a pas cours au Royaume-Uni. En outre, un assureur britannique n'hésitera pas à faire le lien entre hausse des tarifs auto et hausse de la fraude, et à communiquer sur ce constat. Ce n'est pas le cas en France, même si l'Administration et les organismes sociaux commencent à la fois à communiquer sur les dégâts de la fraude et à adopter des moyens industriels d'identification, comme le croisement des fichiers informatiques.

Quels opérateurs ont les meilleures pratiques ?

Il ne m'appartient pas de distinguer telle ou telle réussite. Il reste une bonne marge de progression pour l'ensemble des acteurs du marché français. Compte tenu de ce que je viens de vous exposer pour les marchés anglo-saxons, il est probable que leurs bonnes pratiques déteignent rapidement sur le marché hexagonal. Sans doute la mise en oeuvre de cette industrialisation de la lutte débutera d'abord en France chez les acteurs disposant d'une culture internationale, grâce à l'échange des meilleures pratiques au sein des différentes filiales et implantations d'un même groupe.

N'y a-t-il pas un dilemme pour les assureurs entre efficacité de la lutte et satisfaction du client ?

Au contraire, l'industrialisation de la lutte, dans le sens du traitement informatique des flux, devrait permettre d'accélérer le mouvement. Comme la rapidité et la réactivité sont aujourd'hui des éléments fondamentaux du niveau de satisfaction des clients en cas de sinistre, l'accélération des procédures d'identification et de traitement de la fraude pourrait finalement améliorer ce niveau de satisfaction. Il y a évidemment un équilibre à trouver entre industrialisation des procédures et suspicion généralisée, sous peine de voir une crise de croissance de la lutte contre la fraude émerger. Toutefois quand je vois les engagements éthiques des assureurs, les garde- fous réglementaires et législatifs, ou encore la certification Afnor des enquêteurs recommandés par Alfa, je suis pleinement confiant.

Y a-t-il une branche d'assurance plus exposée à la fraude ?

Non. Il n'y a pas de secteur économique exempt du phénomène, donc pas de branche d'assurance en particulier. Certes, l'héritage de l'Alfa, créée en 1989 à l'initiative de la FFSA et du Gema sur un périmètre IARD, en particulier incendie, est encore visible dans les chiffres de la fraude, à 80% IARD et 20% en assurances de personne et dommages corporels. Mais les fraudeurs ne s'arrêtent pas aux périmètres fixés par les professionnels. D'ailleurs, les demandes d'adhésion à l'Alfa de la part d'institution de prévoyance ou de mutuelles 45, se multiplient.

Que vous inspire la liaison entre crise économique et hausse de la fraude ?

Les statistiques montrent un lien entre période de crise et hausse de la sinistralité, mais faute d'outil de mesure, il est impossible de faire le lien entre hausse de la fraude et crise économique. Selon moi, les éléments favorables à la fraude sont moins dans le contexte économique que dans le contexte sociétal, avec la montée de l'individualisme, par exemple. En outre, la méconnaissance du mécanisme de base de l'assurance, à savoir la mutualisation des risques et des tarifs, peut donner le sentiment à certains de ne pas voler leurs voisins lorsqu'ils fraudent leur assureur. La fraude est un risque opérationnel pour les assureurs. Le pilier 2 de Solvabilité 2 ne prévoit-il pas de le gérer en tant que tel ?

SON PARCOURS
  1. Âgé de 41ans, Frédéric Nguyen Kim est diplômé de droit privé de l'université Paris-II, titulaire d'un DEA en sociologie juridique et diplômé de l'Institut de criminologie de Paris. Il débute sa carrière professionnelle au sein du groupe Allianz en France et prend en charge la responsabilité de la lutte contre la fraude pour AGF IART à l'occasion du rapprochement des deux assureurs.
  • 2006 Il rejoint l'Alfa en qualité de directeur adjoint.
  • 2008 Il est nommé directeur de l'Alfa et préside le comité de certification des enquêteurs d'assurances.

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