Interview de Jérôme Cazes, ancien directeur général de Coface : « Il n'y a eu aucun débat en France sur la spéculation financière »

Interview de Jérôme Cazes, ancien directeur général de Coface : « Il n'y a eu aucun débat en France sur la spéculation financière »

L'ancien directeur général de Coface vient de publier un thriller dans lequel il raconte les coulisses du pouvoir financier et ses dérives. Il appelle à un vrai débat sur la spéculation et dénonce les incohérences de Solvabilité 2.

« 555, Jeudi rouge » nous plonge dans la prochaine crise. C'est donc sans fin ?

Ce sont des symptômes, pas la maladie. Les États-Unis et la Grande-Bretagne se sont attaqués aux vraies racines du problème : la manière dont travaillent les banques. Ils ont ouvert un débat et l'ont conclu par des mesures législatives, le « Dodd-Frank Act » aux États-Unis et le rapport « Vickers » en Grande-Bretagne. Vous seriez bien embarrassé en France de trouver les mêmes mesures. Il n'y a eu aucun débat.

Pourquoi cette absence de débat ?

Parce que les dirigeants sont très proches des politiques. Le ministère des Finances, les corps de contrôle à la Banque de France et les états-majors des très grandes banques françaises pensent pareil, viennent des mêmes écoles, échangent leurs postes. Il y a une collusion totale, on se rencontre tout le temps, dans ces petites fêtes, à l'Élysée, dans les loges de Roland-Garros, c'est un tout petit monde, qui vit sur sa planète. En outre, le sommet a un énorme avantage au système. Si vous êtes président d'une banque ayant des activités de marché, vous gagnez beaucoup plus que si vous étiez président d'une banque de réseau. Mais les faits sont têtus, et ce n'est pas en refusant de parler de quelque chose que le problème disparaît. Il devra y avoir un débat tôt ou tard.

Avec quelle impulsion ? Dans votre livre, ce sont les citoyens qui tentent de faire bouger les choses.

Les citoyens paient extrêmement cher ces dérives. Dans une démocratie, ils ont la possibilité de faire pression sur les politiques. Ce livre me permet de faire passer des messages très simples. Le premier est que la crise n'est pas finie. On se polarise sur la Grèce, mais il y aura d'autres crises. Ensuite, nous sommes les plus nombreux à penser que cette finance de marché ne sert à rien et est très dangereuse. Je veux dire aux lecteurs : « Ne vous laissez pas raconter que tout ceci est beaucoup trop compliqué. »

Diriez-vous que les banques sont encore très protégées par l'État, sans pour autant remplir leur fonction de service public ?

Dans mon livre, on découvre, paradoxe des paradoxes, qu'un directeur qui fait du crédit n'est pas félicité, mais, au contraire, fortement critiqué par sa direction. Il lui faut vendre à côté d'autres produits très rentables. Les banques ne font plus de crédit. Les banquiers ont malgré tout gardé le monopole sur la circulation de l'argent, qui leur permet d'en gagner, grâce à des produits plus rémunérateurs.

Comment expliquez-vous que l'État continue de venir à leur secours ?

Les banques ont pris en otage la collectivité ! Le jour où l'on aura séparé les banques de réseau et les banques de spéculation, celles-ci prendront leur risque sans garanties publiques, comme de vrais capitalistes. Aujourd'hui, une banque peut dire « aidez-moi, car, sinon, vous avez douze millions de Français qui perdent leur épargne et leur capacité de recevoir du crédit ». Tout homme politique est tétanisé en entendant cela. Il faut aussi contrôler la taille. En finance, « big is dangerous », pas forcément « plus sûr » comme on le dit.

Il n'y a pas de contrôle a priori des innovations financières. Et en interne ?

Une procédure « nouveaux produits » existe depuis peu, mais cela ne change absolument rien. C'est vu comme étant un travail administratif. On n'y vérifie pas de façon approfondie s'il n'y a pas d'effet collectif négatif d'un produit.

Pourquoi personne n'en dit-il rien ? À commencer par vous, qui étiez un dirigeant de ce type d'entreprise...

Il y a une discipline de fer. Le nombre de gens qui me disent « je pense comme toi, mais ces choses-là ne se disent pas » est énorme. Ils craignent de perdre toute crédibilité et de nuire à leur carrière. Dans ce milieu, il n'y a pas de cadeaux, c'est d'une brutalité que l'on n'imagine pas. Comme il n'y a pas beaucoup de vocation au sacrifice, faire quelques exemples suffit.

Vous pouvez parler aussi librement parce que vous en êtes sorti ?

Évidemment. DG d'une entreprise, vous ne pouvez pas dire certaines choses. Il y a parfois cette petite musique au fond de vous, mais vous vous dites « je ne vais pas, tout seul, travailler différemment ». C'est impossible.

Auriez-vous un exemple ?

La statistique financière est une énormité intellectuelle, tout le monde sait que l'on travaille avec les mauvais modèles. C'est le cas de cette loi très simple, la loi de Gauss. On sait depuis 1960 que les phénomènes financiers ne la suivent pas. On continue pourtant à l'utiliser pour Solvabilité 2 ! Elle fonctionne bien pour les valeurs moyennes, mais elle est mauvaise pour les phénomènes exceptionnels.

Solvabilité 2 sera donc appliquée à partir d'un modèle inadapté ?

Oui, car vous êtes obligé de vous y conformer. Parler tous le même langage, ce n'est pas mal, mais l'application un peu bête d'un principe un peu mauvais est dangereux. On file un mauvais coton aujourd'hui aussi dans l'assurance. Solvabilité 2 oblige à mettre en place des analyses statistiques vertigineuses, en collectant des données sur seulement trois ans. Tout le reste est comme un gigantesque autodafé. Voilà encore une victoire du court-termisme par rapport à une logique d'assurance qui consiste à dire « tout événement, même vieux de quinze ans, est très important ». Solvabilité 2 est un boulot dantesque. Vous grognez au début, mais, au bout d'un moment, vous avez mis tellement de moyens pour collecter les données, créer des postes, que vous devenez partie du système.

Les régulateurs européens mettent donc en place un système qui dépasse les dirigeants ?

Qui comprend un système statistique aussi compliqué ? Personne ! Chez les assureurs, là où l'on raisonnait sur des risques réels, on parlera d'optimisation du capital, donc seulement de l'instrument. Entre le risque et le dirigeant, on a créé le modèle. Cela permet à n'importe qui de devenir un spécialiste des tableaux de bord, ce qu'il y a derrière, vous vous en fichez.

La marche arrière n'est plus possible ?

Il y en a toujours eu dans l'histoire. Je crois que si, à un moment, on disait « sac à terre, on arrête Solvabilité 2 », collectivement ce serait un énorme soulagement.

SON PARCOURS

Jérôme Cazes, 57 ans, est diplômé de l'Ensae et de l'Ena.

  • 1981-1989 Administration publique (dont ministère des Finances de 1987 à 1989).
  • 1989-2010 Coface, comme secrétaire général, puis directeur général en 1999.
  • Janvier 2012 Publication du thriller « 555, Jeudi rouge », éditions du Parc.

 

Les banques ont pris en otage la collectivité. Il faut séparer les banques de réseau et de spéculation.

 

 

 L'application un peu bête d'un principe un peu mauvais est dangereux. Avec Solvabilité 2, on file un mauvais coton dans l'assurance.

 

 

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