« Le principe de précaution devient un principe d'inhibition »

Alors qu'il s'apprête à publier un nouvel ouvrage, « Le goût de vivre et cent autres propos » (1), le philosophe nous livre ses réflexions sur l'assurance en général et le principe de précaution en particulier.

Quelle est la perception générale de nos contemporains à l'égard du risque ?

Elle tient en un seul mot : aversion. Le risque, nos contemporains sont contre ! Vous me direz que cela se comprend, qu'une telle attitude relève de la prudence... Oui et non. Car la prudence, ce n'est pas de refuser le risque, c'est de le réduire le plus possible, dans la poursuite d'un but qu'on s'est donné. Or, ce but, montrait Aristote, ce n'est pas la prudence qui en décide (elle ne porte que sur les moyens), mais le désir. C'est là où la notion de « précaution », si fort en vogue, est équivoque. Imaginez que quelqu'un vous dise : « En matière d'alpinisme et de sexualité, j'ai pris mes précautions : j'ai choisi la plaine et la chasteté ! » Vous vous diriez que ce n'est plus précaution mais fuite, plus prudence mais évitement du danger.

Cette aversion au risque est-elle plus grande aujourd'hui qu'hier ?

Il me semble que oui. Essentiellement pour deux raisons : la première, c'est que nos moyens techniques de réduire le risque ont considérablement augmenté. Dès lors, on supporte de moins en moins la part de risque qui continue d'exister, de menacer, d'effrayer... La seconde raison, c'est que nos sociétés occidentales vieillissent. Or, les jeunes affectionnent les pratiques à risque. Ce sont les vieux qui sont prudents, précautionneux, craintifs... C'est paradoxal, puisque les jeunes ont beaucoup plus à perdre. Une société qui vieillit accepte de moins en moins le risque. C'est un problème, parce que le risque fait partie de la vie. Vous connaissez cette définition fameuse : « La vie est une maladie héréditaire, sexuellement transmissible, incurable et mortelle. » C'est dire que toute vie est risquée. Celui qui n'accepte pas le risque, comment pourrait-il aimer vraiment la vie ? Alors la peur remplace l'amour, et ce n'est pas vraiment un progrès...

Pensez-vous que ces mêmes personnes comprennent la corrélation entre risque et assurance ?

Je ne sais. Je crains que beaucoup ne voient que l'aspect juridique de la chose, alors que l'assurance est d'abord un phénomène économique : c'est une mutualisation des risques, qui permet de les affronter ensemble, donc de façon moins effrayante. Un bel exemple de solidarité, au vrai sens du terme : non pas le contraire de l'égoïsme (la générosité), mais une façon d'être égoïste ensemble et intelligemment, plutôt que bêtement et les uns contre les autres ! Ajoutons que l'assurance n'annule pas le risque : elle le suppose, elle le calcule, elle le mutualise, mais il demeure. Il n'y aurait pas d'assurance autrement.

Les événements économiques et financiers récents ont-ils modifié durablement la perception de la notion de risques ?

Je ne crois pas. Ils ont simplement rappelé que la finance aussi était risquée, ce qu'on savait depuis longtemps, mais que certains, bizarrement, avaient fini par oublier... Et, là encore, beaucoup de nos concitoyens ont tendance à voir dans ce risque un scandale : que la Bourse, par exemple, perde 50 % en deux mois, et ils ont le sentiment de s'être fait escroquer ! Mais le risque fait partie de la Bourse, et même de la finance. En gros, plus un investissement est risqué, plus il a des chances d'être très rentable. Et réciproquement : plus il est prometteur, plus il est risqué. C'est l'esprit du capitalisme. Si vous n'aimez pas ça, n'en dégoûtez pas les autres. On a le droit de préférer le Livret A, qui a aussi son utilité sociale. Mais heureusement, pour notre économie, que certains investisseurs soient prêts à prendre des risques !

Descartes conseillait de « marcher avec assurance en cette vie ». Pensez-vous qu'il faille en toutes circonstances « marcher avec UNE assurance en cette vie » ?

Tout dépend de ce qu'on entend par là. Celui qui n'aurait aucune assurance, de nos jours et dans nos pays, c'est soit un miséreux qui n'a ni domicile ni voiture, et pas les moyens de se constituer un patrimoine, soit un irresponsable. Donc, avoir une assurance, ou plusieurs, oui, bien sûr, il le faut ! En revanche, celui qui prétendrait s'assurer contre tous les risques, serait une espèce de malade.

C'est un peu une dérive de notre époque. Vous savez que beaucoup d'entre nous sommes assurés (notamment via nos cartes de crédit) plusieurs fois contre les mêmes risques. Tant mieux pour les assureurs. Mais est-ce bien raisonnable ? Certains, partant en vacances, prennent une assurance météo : ils veulent se faire indemniser s'il ne fait pas beau ! Mais quand on n'est même plus capable d'affronter un risque météorologique mineur (qu'il pleuve en août, ce n'est pas une catastrophe !), c'est un signe de faiblesse davantage que d'intelligence. Et puis, rappelons que l'essentiel n'a pas de prix. Vous pouvez prendre une assurance sur la vie, ou sur celle de vos enfants... Ils toucheront de l'argent, ou vous. Très bien. Mais cela n'a jamais empêché personne de mourir, ni tenu lieu de consolation.

Les questions environnementales ont fait entrer le principe de précaution dans la constitution, via le traité de Lisbonne. Est-ce la garantie d'une plus grande sécurisation de cet environnement ?

Une garantie ? Certainement pas ! Comment un texte juridique pourrait-il garantir quoi que ce soit ? Une constitution n'a jamais suffi à empêcher les coups d'État, ni les guerres civiles. Disons que ce principe peut être un outil. Reste à s'en servir convenablement...

Étendu très largement, ce principe de précaution n'est-il pas un handicap ?

Il risque de le devenir. D'autant plus que ce principe, dont tout le monde parle et qu'on ne formule presque jamais, est souvent pris à contresens. Plusieurs de nos concitoyens lui donnent le sens suivant : « Ne faisons rien qui présente un risque, nous ne sommes pas capables de calculer exactement ni certains de pouvoir surmonter. » Bref : « Dans le doute, abstiens-toi ! » Le problème, c'est que, comme il y a toujours un doute (le risque zéro n'existe pas), on s'abstiendra toujours !

C'est ainsi que ce principe de précaution devient un principe d'inhibition, qui risque de bloquer la recherche, de brider les énergies, de faire prendre du retard à notre pays. La bonne formulation de ce principe est à l'opposé : « N'attendons pas qu'un risque soit certain ni calculé exactement pour entreprendre de le réduire et de le surmonter. » Bref : « Dans le doute : agis ! » Principe non d'inhibition, mais d'action. La seconde formulation est, bien sûr, la plus juste. En pratique, je crains que la première ne l'emporte très souvent !

1. « Le goût de vivre et cent autres propos », Éditions Albin Michel (avril 2010).

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