«Payer aujourd'hui pour que cela vous coûte moins cher demain. » C'est le mot d'ordre des gestionnaires de run-off IARD. Ces nouveaux acteurs, devenus un maillon essentiel de la chaîne d'assurance, sont des spécialistes de la liquidation des portefeuilles de contrats d'assurance. Qui sont-ils vraiment et en quoi consiste leur activité, en plein boom au niveau mondial ?
Le phénomène du run-off IARD est relativement récent, puisqu'il est apparu dans les années soixante-dix aux États-Unis. Il a pris une ampleur considérable au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, avant d'exploser en 2000 dans les pays où l'assurance est très développée. Ce marché, en croissance de plus de 10 % par an, est estimé à près de 300 MdE, ce qui équivaut à 20 % du total des engagements figurant au passif des compagnies.
Sa logique de fonctionnement est simple : mettre fin à des engagements souscrits par les assureurs ou les réassureurs en un minimum de temps et en dégageant une marge maximale. « Il s'agit de se payer sur la bête », déplorent les victimes de ce système, souvent les assurés auxquels l'on propose un chèque pour effacer d'un trait de plume l'engagement contractuel d'une compagnie qui a cessé de souscrire une catégorie de risques. « Saine gestion », rétorquent ses défenseurs. Il n'en reste pas moins qu'en pratique, les assureurs les plus habiles ressortent gagnants « au tirage et au grattage » au grand jeu du run-off. En effet, pendant la période de vie commerciale du contrat, ils empochent les primes, et après l'arrêt de la souscription, en se débrouillant bien, ils peuvent encore gagner des boni de liquidation.
Dégager des boni en évitant les mali dépend de deux paramètres. D'abord, des conditions dans lesquelles la compagnie a décidé de cesser la souscription et, ensuite, de l'option choisie par l'assureur pour gérer l'arrêt progressif de certaines activités. Il existe en effet plusieurs sources de mise en run-off d'un portefeuille d'assurance ou de réassurance. La principale cause tient à la sous-tarification. Compte tenu de la concurrence des années quatre-vingt-dix, en particulier dans le secteur des risques d'entreprise et de la réassurance, les taux de prime ont dangereusement chuté, mais malheureusement pas la sinistralité. Les compagnies, alors en pleine période de fusions-acquisitions, ont donc souscrit à perte et, par conséquent, ont dû cesser de souscrire certaines branches.
Une autre raison tient à la baisse de la solvabilité des groupes. Pour renforcer leur base capitalistique, les assureurs, en particulier britanniques, ont souvent accepté des chèques de leurs réassureurs les plus mal en point pour effacer les créances qu'ils détenaient sur eux et réduire ainsi le risque de contrepartie. Enfin, une autre source de run-off vient de la mauvaise organisation et de la mauvaise souscription tant du côté des assureurs que des réassureurs.
Quelle que soit la raison de la mise en run-off d'une activité, l'assureur dispose de trois modalités, plus ou moins rentables, pour liquider ses contrats commercialement « morts ». L'assureur peut d'abord décider de gérer lui-même la fin de vie des polices qu'il a souscrites. Dans ce cas, le risque est de transformer ses services en véritables « placards » pour gestionnaires en fin de carrière et, dans certains cas, d'interférer avec son activité commerciale. « Au sein de Groupama-Gan, nos principaux run-off sont ceux de Minster Insurance à Londres et de Rampart Insurance à New-York, pour lesquels nous avons nos propres équipes, près de soixante-dix personnes, coordonnées à Paris », explique Christian Stoop, directeur de l'actuariat groupe de Groupama. Pour autant, l'assureur n'a pas eu à pâtir de son option de gestion, car les portefeuilles concernés sont très spécifiques, notamment celui de Groupama transport.
Groupama a rejeté la deuxième option de gestion de son run-off consistant à exclure les risques de son bilan grâce à un montage de réassurance financière. « Nous avons jusqu'à présent refusé les solutions de montage financier proposées par certains réassureurs, car nous ne souhaitons pas transférer entièrement et définitivement les risques hors de notre bilan », précise Thierry Martel, directeur de la division audit général et actuariat groupe de Groupama. L'assureur vert a fait le choix de suivre lui-même ses polices en liquidation, mais se fait toutefois épauler, pour l'ex-portefeuille américain de Gan eurocourtage, par Assurassist, un gestionnaire de sinistres installé à Paris. Ce dossier de 80 ME relatif à des affaires RC sous-crites outre-Atlantique est supervisé par la direction actuariat du groupe.
Pourtant, le « fait-maison » en matière de management de portefeuilles en fin de vie peut coûter cher, car les meilleurs gestionnaires quittent souvent l'entreprise dès qu'ils ap-prennent sa décision de cesser de souscrire. Et « ceux qui restent n'ont pas toujours l'expérience nécessaire pour régler les "sinistres lourds" relatifs aux traités souscrits à l'étranger », analyse Jocelyne Mamane, présidente d'Acré, une société spécialisée dans la liquidation de polices construction.
La troisième option pour les compagnies est de confier la gestion totale ou partielle de la liquidation de sinistres à des sociétés spécialisées. Pour ces dernières, l'exercice consiste à comprimer rapidement les frais de personnel pour dégager une marge. « La planification du paiement des sinistres permet de placer les actifs correspondant à ces engagements. Il faut engranger les boni réalisés sur certains "rachats d'engagements" afin de compenser les inévitables mali dus à des sinistres insuffisamment provisionnés pendant la période active des contrats, explique Jocelyne Mamane. Les mali chez les assureurs sont la conséquence de leurs difficultés à organiser rationnellement les moyens de gérer leur run-off. Leurs équipes peuvent perdre du temps dans cette mission, car elles n'y sont pas ou peu préparées, en particulier lorsqu'il s'agit de racheter des engagements sur les marchés étrangers. »
De fait, négocier vite et bien, c'est ce que vendent réellement ces spécialistes, lesquels sont encore inconnus en France, pour la plupart. Castelwood, Chiltington, Enstar, Kwelm ou PRO gèrent pourtant déjà des dizaines de milliards de dollars et comptent s'emparer de la manne que représente le run-off. L'Europe continentale est, à cet égard, un marché très porteur. Récemment, Gerling Re, Trenwick et certaines activités de RSA ou de Swiss Life sur le Vieux Continent ont alimenté ce secteur.
Les États-Unis et la Grande-Bretagne seraient déjà en phase de maturité et totaliseraient plus de 90 % du run-off mondial. Il y aurait, dit-on, davantage de sociétés d'assurances et de réassurance en run-off que de sociétés en activité en Grande-Bretagne. Les Britanniques sont passés maîtres dans l'art de liquider des portefeuilles d'assurances entiers, aidés par un environnement réglementaire favo- rable à cette activité. Ce n'est pas un hasard si le plus grand portefeuille mondial de run-off en matière de responsa- bilité civile est à Londres : Equitas a été créé en 2000 au Lloyd's pour régler, notamment, les engagements amiante et représente quelque 8 MdE de réserves. Outre- Atlantique, les géants de l'assurance se sont souvent délestés des branches malades risquant de remettre en cause leur « rating » principal. Ce fut le cas chez AIG, Berkshire Hathaway, Chubb, Cigna ou St-Paul. Maîtriser ses run-off est devenu un outil de gestion du changement. Axa l'a bien compris et a créé Axa Liabilities Managers, une société qui regroupe toutes les compétences internes pour centraliser et gérer les run-off des filiales de la maison (lire le témoignage page précédente). Le groupe a franchi le pas lorsqu'il a décidé de se concentrer sur les marchés les plus rentables en se désengageant de la réassurance aux États-Unis (Axa Corporate Solutions Reinsurance et Axa Corporate Solutions Life Reinsurance).
Si l'externalisation des portefeuilles s'est exportée en Europe continentale, elle a toujours du mal à prendre pied en France et dans les pays du Sud du continent. Malgré ses efforts, PRO Ibérica, l'entité hispanique de Swiss Re dédiée à ces solutions sophistiquées de transfert des passifs pour le compte des cédantes, parvient difficilement à convaincre les Espagnols et les Portugais de l'intérêt de la démarche. Le réassureur suisse est l'un des grands spécialistes mondiaux du run-off, qu'il réalise notamment à travers son service Capital Solutions, un département de Risk Solutions intégré à Financial Services Business Group (FSBG). Swiss Re pratique presque tous les types de run-off, de la solution de réassurance de transfert des engagements en passant par le rachat d'un portefeuille. Il gère aussi ses propres run-off grâce à la structure Claims Liability Management (CLM).
Dans l'Hexagone, « laver son linge sale en famille » reste la règle, question d'image. Les compagnies laissent « pourrir » des portefeuilles avec la certitude de dégager des mali. Mais qu'importe... Tant que les actuaires ne se sont pas penchés sur ces sources de pertes, il est plus commode de faire l'autruche.
En France, la grande vague de run-off est d'abord la conséquence de la souscription de parts dans des traités de réassurance par les assureurs directs. Participant par cet intermédiaire au placement de risques américains, les acteurs français ont cessé cette pratique coûteuse au moment de l'explosion des risques liés à l'amiante. Mais les mentalités, comme toujours, évoluent lentement. Il est encore rare que les compagnies fassent appel à des prestataires exté-rieurs pour gérer ces problèmes. Pourtant, le marché hexagonal du run-off est classé au sixième rang mondial, et il ne cesse de progresser.











